A Genève, le visiteur fait un bond dans le mouvement radical imprimé par Rodin en intégrant l’aléa. Ce sujet est débattu depuis lors, mais c’est la première exposition qui lui est spécifiquement consacrée, riche de 120 pièces, qui surmontent une scénographie sans finesse.
«La sculpture est un art fragile», souligne la conservatrice Laurence Madeline. L'humidité, le choc, le gel la rompent. Rodin lui-même ne s'est pas remis de la perte d'une bacchante, dont sa Rose avait été le modèle. En 1865, l'arrière d'une tête d'homme de peine au nez cassé, le visage raviné, aux allures de philosophe grec, avait éclaté sous le gel dans l'atelier. Il la présenta quand même à son premier salon, opportunément rebaptisée «masque». Elle fut refusée. Une trentaine d'années plus tard, il franchit un pas décisif en exposant des sculptures inachevées ou accidentées, y compris au musée genevois où elles suscitèrent débat et incompréhension.
L'artiste voulait suivre la nature jusque dans le hasard. La Terre en argile s'était abîmée à la cuisson : il tira un agrandissement en bronze de cette silhouette informe et sans pieds. Pour Eve, le ventre de son modèle gonflait de semaine en semaine : elle était enceinte. Elle arrêta la pose. Après avoir remisé la statue des années, il exposa le ventre rugueux, la main et la tête inachevées, la cheville laissant voir l'armature. La Muse tragique, de Victor Hugo, qui a dû impressionner Matisse, a eu le front enfoncé.




