Autant qu'une exposition, c'est une espèce de comédie de peinture en deux parties qu'Alain Séchas présente à la galerie Laurent Godin, à Paris. Ses toiles mettent en scène des couples à têtes de chat, aux yeux écarquillés comme des ronds de serviette et aux corps dégingandés finissant leurs vacances à la plage, roulant les serviettes n'importe comment (le vent se lève), s'empêtrant les pattes dans un sable vaseux ou se tenant par la main sans avoir un regard l'un pour l'autre, ni même d'ailleurs pour le coucher de soleil dont les contours impressionnistes, au fond de la toile, laissent tout ce petit monde indifférent. Les vacances ont tourné vinaigre entre mari et femme et les peintures avec. Tout en vibrant de couleurs estivales et s'étourdissant de la lumière des bords de l'océan, elles se plaisent à n'esquisser les motifs qu'hâtivement. Comme s'il y avait des grains de sable dans le pinceau, qu'il était temps de rentrer, de se résoudre à nouveau à promener le chien dans le parc en bas de chez soi au petit Matin brumeux, titre de l'une de ces toiles qui figurent le retour des chats à la ville, retour maussade qui se fait à reculons.
Tendresse. Dans ce tableau, le tout premier accroché au seuil de la galerie, le type, silhouette féline en bermuda, n'a pas l'air de savoir ce qu'il fait là. Il a encore une patte qui traîne hors cadre. Il arrive juste et arbore cette mine stupéfaite et hébétée de l'abruti qui rentre dans le champ au moment où on prend la photo d'une vue splendide sur la ville. Il passait par là, il n'a pas fait exprès. Dans une peinture, ce genre d'accidents n'arrivent bien sûr qu'intentionnellement.
Qu’est-ce que Séchas cherche avec ce chat sidéré de se trouver là, devant un horizon urbain couvert d’une grisaille picturale ? D’abord à étayer sa comédie humaine pleine de tendresse pour les maladroits, besogneux des sentiments. Des gens ordinaires pris dans des situations encombrantes, à qui la peinture n’a jamais accordé trop de place, pas même dans sa veine réaliste, préférant les reléguer dans le wagon de deuxième classe de la caricature ou du dessin de presse. Cependant, à travers ce personnage éberlué (ils ont tous cette expression), l’artiste, à 60 ans, avoue aussi son propre étonnement de revenir à ses chats.
Flâneurs. Il y a quatre ans, il s'était engagé à ne plus les représenter, ni en peinture ni en sculpture. Ils étaient sa marque de fabrique mais c'en était fini de ce peuple grotesque dont les mésaventures faisaient rire comme rarement dans les salles d'expo. L'artiste passa à autre chose, à l'abstraction. C'est de cela dont les chats ne reviennent pas : d'être à nouveau dans le cadre alors qu'ils avaient été remisés au placard par leur créateur. Lequel les en a manifestement sortis parce que cette ambition de la peinture de genre - paysages marins au soleil couchant, vues sur les boulevards parisiens où se bousculent des flâneurs romantiques -, de représenter la vie moderne est passée. Et qu'il vaut mieux figurer cette ombre au tableau, cet été indien de la peinture, qui rit et qui pleure.




