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Strates

Danh Võ, prismes sensuels

Le jeune Danois d’origine vietnamienne propose à Paris un jeu de miroirs sur l’imaginaire amoureux à partir de photos noir et blanc récupérées par hasard.

«Fabulous Muscles», détail, 2015. (Photo F. Kleinefenn. courtesy de l'artiste et de la galerie Ch. Crousel)
Publié le 15/11/2015 à 18h16

A l'origine de cette installation à la galerie Chantal Crousel, à Paris (IIIe), il y a une espèce de conte, si merveilleux que même l'artiste peine encore à y croire - et nous avec. C'est souvent ainsi avec Danh Võ. Montré il y a deux ans au musée d'Art moderne de la Ville de Paris, il était le curateur, cet été à la Pointe de la Douane, à Venise, d'une remarquable exposition affichant notamment des artistes rares et un peu oubliés.

Plantant un paysage esthétique décharné, rugueux et sensuel à la fois, le jeune Danois d’origine vietnamienne, installé à Mexico, s’appuie sur les histoires des uns et des autres. Mais il les fragmente, les découpe et les greffe sur d’autres bribes de récit, à la manière de ses propres œuvres, à la manière aussi dont certains pans des événements et des objets du passé peuvent nous parvenir : lacunaires, isolés de leur contexte ou enfouis sous des représentations dominantes.

Affection. «En 2007, nous a raconté l'artiste, alors que je me trouve à Los Angeles, un homme me contacte, parce que, me dit-il, il sait que je suis gay et vietnamien. Il ignore cependant que je suis artiste. Il tient à me remettre des photographies qu'il a prises quand il était en poste au Vietnam, entre 1962 et 1967. Il n'a pas participé aux combats, il était dans l'administration américaine.» Sur ces clichés, noir et blanc, des hommes ou des adolescents, des soldats en permission ou des civils vaquent dans une exposition de peintures, se baignent dans une rivière ou se promènent dans la rue. Mais, dans certaines images, les corps se frôlent discrètement, les épaules s'effleurent et les mains se cherchent. Pris sur le vif, ces signes d'affection ténus se chargent aux yeux de Danh Võ «d'une sensualité gay impossible à afficher à l'époque où Joseph Carrier les a capturées».

Autant dès lors révéler ces photos, mais sans cramer la belle intimité qui s’y niche. L’artiste a donc construit, dans la galerie, une espèce de chambre de miroirs. A l’intérieur, le vif éclat blanc des néons fait rayonner les parois miroitantes. Votre reflet vous suit partout tandis que les photos, certes exposées en pleine lumière, semblent cependant se fondre au milieu des spectateurs.

Frottement. Dans ce dispositif à tiroirs et à miroirs, on finit aussi par distinguer des mots gravés sur les parois. Tirés d'un morceau de 2004, Fabulous Muscles, ode homoérotique volontiers crue et explicite chantée avec des accents poignants par Jamie Stewart, leader du groupe Xiu Xiu, les couplets gravés ménagent, à l'imaginaire érotique discret des images, un arrière-plan écrit, fier et sexué. Pas une contradiction mais un frottement entre des époques, des attitudes, des désirs à la fois semblables et distincts dans leur forme d'expression. L'œuvre procède par strates, couchant un imaginaire amoureux sur un autre, et se conclut par la présentation d'un fossile de mammouth, façon déroutante pour l'artiste d'inscrire l'exposition dans le temps long et incertain de l'histoire du monde.

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