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Critique

Aurélien Mole, les mystères d’un inventaire

A Passerelle, centre d’art brestois, le plasticien aborde le thème de la propagation des œuvres en théâtralisant leur ordonnancement.

ParJudicaël Lavrador
Envoyé spécial à Brest
Publié le 20/12/2015 à 18h31

Les artistes qu’on voit ces temps-ci dans les salles d’expo sont des fées du logis. Ils passent leur temps et tout leur art à ranger des choses, qu’ils ne voient comme des œuvres que dans la mesure où elles sont bien disposées, alignées sur des étagères, voire mises en scène et éclairées avec un sens extravagant de la dramaturgie et du mystère. Exposée seule, aucune des pièces de l’exposition «Bénin» d’Aurélien Mole, actuellement présentée à Passerelle, centre d’art de Brest, ne suffirait à emporter la mise.

Préciosité. Ses coquillages, têtes de Cyclades, machine prétendant avoir résolu le casse-tête du mouvement perpétuel, sculptures de Brancusi remaniées ou son mirascope (un objet créant une illusion d'optique flottante) apparaissent d'abord dans un film, posant face caméra, du lever du jour au crépuscule, sur un fond noir. Puis ce bric-à-brac déboule en dur et en vrai dans un espace soigneusement théâtralisé par un immense rideau bleu nuit, qui ménage une alcôve intime et sombre, derrière lequel court le long des murs une étagère rouge avec un tombé de tissu beige plissé. Pas exactement le type de présentoir ou de socle qu'on goûte dans les white cube. Mais cette préciosité rétrograde réactualise le mobilier de la fameuse galerie 291, à New York, où Duchamp et Picasso ont fait leurs premières expos avec, au milieu de leurs pièces, des objets archéologiques ou ethniques.

L’inventaire des pièces de Mole, baroque et éclectique, ressemble aussi à celui qu’égrenaient à l’époque classique les «chambres des merveilles», ces placards et ces vitrines astucieusement ouvragés avec tiroirs secrets et poignées dissimulées et recelant, indistinctement, curiosités botaniques et minérales, mécanismes horlogers ou créations artistiques. Ces ancêtres de nos musées sont d’ailleurs exposés au musée du château de Maisons-Laffitte cet hiver (1).

Vaseline. Reste à comprendre ce qui les rattache les uns aux autres, parce que pour l'heure, les membres mutiques de la collection bizarre d'Aurélien Mole ne lâchent rien des liens qu'ils entretiennent, et font presque figure de suspects cachant une secrète entente. C'est le cas aussi de cet autre cabinet de curiosités contemporain que Julien Prévieux a installé à la Biennale de Lyon. Sur des petits gradins s'aligne une collection d'articles de sport tour à tour illuminés d'un coup de projecteur de music-hall et commentés par la voix nasillarde d'un speaker sûr de ses effets et de sa croustillante leçon de choses. Car tous ces objets cachent bien leur jeu, ou ont tenté de le faire avant d'être démasqués. Baskets à ressorts pour sauter plus haut, raquette de tennis à double cordage (utilisée par Ilie Nastase), vélo de course à moteur planqué dans la fourche, balle de base-ball enduite de vaseline favorisant une trajectoire aléatoire : Julien Prévieux met en scène une anthologie de la triche, un musée de la technique et de la ruse, des objets à double fond.

Ce que sont aussi en quelque sorte ceux d'Aurélien Mole : tous ou presque ont à voir avec la copie et la propagation des formes, la diffusion des techniques et des croyances. Le buste de Commode a sa place sur l'étagère parce que l'empereur romain fut, selon l'artiste, le premier à vouloir diffuser son image aux quatre coins de l'Europe, favorisant à cette fin les copies des sculptures le représentant. En quelque sorte, les objets montrés dans «Bénin» se donnent le mot, tirant une idée, même vague, mais souvent érudite, pour se retrouver sur la même étagère. Le curateur François Aubart, qui vernira au Plateau en janvier prochain une expo sur le sujet, nomme ça «l'esprit de l'étagère». «Contrairement à l'esprit de l'escalier, écrit-il dans son communiqué, on ne retrouve pas une idée trop tard, on découvre un trait de caractère dans des objets qui en sont pourtant physiquement dépourvus.» Comme si le rangement qu'opèrent les artistes ne les tentait que parce qu'il est précaire et dérange les classifications académiques et scientifiques, celles notamment des musées.

(1) «Les Chambres des merveilles», château de Maisons-Laffitte (78). Fermé le mardi. Jusqu'au 3 avril. Rens. : www.monuments-nationaux.fr

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