Lumière tamisée et cimaises rouges incandescentes, l'entrée en matière de «Persona» se veut un tantinet dramatique. Le sujet s'y prête, qui peut faire frémir comme le Horla de Maupassant : l'expo est hantée par la présence des Autres, c'est-à-dire de vies non humaines, d'êtres ou d'esprits, voire de machines, qui s'affichent à nos côtés, autour de nous, dans l'ombre ou en plein jour, dans des œuvres ou des objets rituels. «Persona» appuie donc, c'est de bonne guerre, sur cette touche-là du fantastique, en montrant d'emblée une vidéo où des gens, reclus dans un réduit plongé dans le noir et dans le silence, tremblent et s'agitent en s'imaginant que quelqu'un ou quelque chose leur tient compagnie.
Cet extrait saisissant d'un reportage de la BBC, 48 Hours of Total Isolation, voisine avec une Tentation de saint Antoine du XVIIe siècle ainsi qu'une «pierre à cochon» à double face humaine venant de Vanuatu, daté du XXe siècle (pour ceux qui l'ignorerait encore, le catalogue précise qu'une «pierre à cochon», servait à «attirer, contrôler et multiplier les cochons qu'un homme doit abattre lors d'un rituel»), tandis qu'au centre de la pièce trône une œuvre d'art contemporaine, Homo Luminoso, de Roseline de Thélin, qui profile une silhouette humaine grâce aux mailles d'un rideau de fibre optique.
Aspirateurs. Autant dire qu'à la question que pose le titre de cette salle liminaire de l'exposition («Il y a quelqu'un ?»), on répondra que oui mais qu'il n'est pas venu seul. Entre les expériences scientifiques, un film (génial) de Jean Painlevé fixant l'œil d'un poulpe, les statuettes, les amulettes, les masques, les marionnettes des arts premiers, puis des robots (qui surgissent en groupe, aspirateurs automatiques en tête, aux deux tiers du parcours), il y a vraiment beaucoup (trop) de monde(s).
Les commissaires, anthropologues chargés ou directeurs de recherche au CNRS, Emmanuel Grimaud et Anne-Christine Taylor-Descola, ont rempli l’espace d’exposition, pas si grand, du Quai-Branly, d’un matériau très éclectique. C’est, certes, la preuve d’un savoir et d’un regard curieux de tout, tissant promptement des fils entre toutes les formes d’expression et de recherche, entre l’art et la science, entre les époques et les intentions, voire entre des hantises et leurs représentations très distinctes dans leurs moyens, leurs formes, leurs contextes historiques.
Dans la passionnante mission qu'elle se fixe, celle d'un ghostbuster pistant l'incarnation de «présences non identifiées» dans un spectre de pratiques très larges, «Persona» n'identifie pas au mieux la manière dont ce thème habite l'art moderne et contemporain. Les pièces récentes, à quelques exceptions près (une fourchette de Bruno Munari ou un dispositif télépathique de Jean-Jacques Lebel, notamment), ne reflètent que moyennement ce que raconte une autre exposition, «Cosa mentale», au centre Pompidou-Metz (lire Libération du 14 décembre) sur l'impérieux désir d'une «perception superceptive», touchant du doigt le spectre de l'invisible, qui anima l'art abstrait tout au long du XXe siècle.
Tête hilare. Cette veine-là de l'art contemporain aurait donc mérité de s'effacer, de même que les textes, qui s'étalent et se répandent sur les cimaises au point de coincer les petites statuettes anciennes, joyaux impénétrables de l'expo. A l'image de celle-ci, une spatule vomitive Taïno martiniquaise, datée entre le XIIe et le XVIe siècle : l'objet est en os de lamantin et sculpté à l'une de ses extrémités d'une bonne tête hilare. Lors d'un rituel, il permettait à un sujet en partance pour un monde parallèle - «la société des esprits», lit-on sur le cartel -, après qu'il eut «inhalé une poudre hallucinogène», de «s'alléger le corps en rejetant tous les résidus de nourriture issus d'un régime différent de celui des non-humains».
La fin de l'exposition vous fait passer par la Vallée de l'étrange creusée par un roboticien japonais qui mesura la réaction que suscitait chez nous, humains, l'anthropomorphisme, plus ou moins grand, des robots. Et s'aperçut que, trop mimétiques, ils deviennent, à nos yeux, repoussants. Comme si à trop prêter vie et formes aux fantômes, à trop mettre en plein jour, et sur les cimaises, les fantômes, nos doubles immatériels, ceux-là finissaient par faire pâle figure, par faire rire plutôt que stupéfier. C'est un peu l'écueil inévitable de «Persona» : de trop personnifier.




