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Libération
Les modistes (4/6).

Louise Cheruit la chiquissisme

L’histoire de la mode regorge de parcours qui ont contribué à la libération du corps de la femme et ont marqué la haute couture. Aujourd’hui, celle qui a habillé reines et duchesses.

Publié le 21/07/2015 à 17h26

Où qu’on la regarde, Louise Cheruit est incroyablement belle. Sur ce dessin de son ami Paul-César Helleu (le peintre ami de Monet qui a inspiré à Proust le personnage d’Elstir), visage impérieux, presque méprisant. Ou sur cette toile du même Monet, vers 1898, où la belle Louise, avec son col en fourrure et son galurin, paraît plus douce, plus ronde, nostalgique peut-être.

Au tournant du siècle, Helleu était sous le charme de l’une des plus grandes créatrices de son époque au même rang que Doucet ou Lanvin. C’est aussi la couturière préférée de sa femme Alice, une jolie jeune femme rousse, connue pour son chic et son élégance, qui porte donc souvent, dans ses tableaux, des pièces de chez Cheruit, maison fondée en 1898 par Louise Lemaire, épouse de Prosper Cheruit depuis trois ans.

Elle a 32 ans et, en quelques années, elle va devenir l’un des noms les plus connus du quartier de la mode de la place Vendôme, où le grand Worth - l’homme qui a inventé la maison de couture où le créateur décide et ne se contente plus d’exécuter les commandes - vient de s’installer. Avec la rue de la Paix, c’est, pendant un demi-siècle, le quartier des élégances, où la belle époque fortunée voit courir modistes et couturières.

Louise Cheruit l’a bien compris : à peine sa formation achevée chez les sœurs Raudnitz - à l’origine de la future chambre syndicale de la couture avec Doucet et Lanvin - elle rachète leur atelier-boutique rue du Faubourg-Montmartre avec son amie Marie Huet et fonde la maison Huet-Chéruit. Et file, en 1902, dans le saint des saints, près de Worth, donc, où elle va expédier partout dans le monde ses créations et fournir en robes de soirée, lingerie, fourrure, ses clientes, reines, duchesses, princesses, infantes, ladies.

La maison Cheruit est à elle seule un symbole de ce chiquissime monde du début du siècle, beau linge, jolies dentelles… et petites mains qui s'usent les yeux - si l'on ose dire - pour parer ces dames et leurs enfants. Comme le raconte Sophie Grossiord, conservateur général au palais Galliera, «bien que son parcours soit exemplaire, madame Cheruit n'est pas une exception. De nombreuses femmes - Paquin, Chanel, Vionnet, Lanvin - tiennent une place illustre dans la haute couture, dirigeant des maisons».

Louise emploie des centaines d’ouvrières avant la première guerre, et des vendeuses. Mais de la haute aristocratie de vendeuses, comme sa première, Alice Alleaume (1). Ses clientes sont Madame Astor, la princesse de Broglie, la duchesse de Gramont, Madame Seguin qui a lâché des milliers de francs en robes et fourrures, la reine de Roumanie : un bottin mondain qui vit au Crillon, au Majestic, au Lutetia, au Ritz, à New York, Madrid, Berlin, et témoigne de la grandeur de la maison Cheruit et de sa renommée.

A cette époque, les dames viennent au salon, essaient, font modifier, ajouter, enlever : «Le modèle se décline dans tous les tissus et toutes les teintes.» Et la vendeuse, premier rôle dans la confection de l'élégance et du chic parisien de sa cliente, «sait mieux qu'elle, ce qui convient à sa ligne, à sa silhouette», souligne un reportage du  Figaro  en 1910, présenté en diaporama dans l'expo. Et de poursuivre : «Il faut une extraordinaire diplomatie, un vocabulaire inépuisable d'euphémismes, ce à quoi les vendeuses parisiennes s'entendent à merveille.»

Grand prix à l'Exposition universelle, elle crée aussi des costumes pour le théâtre, collabore à la très élégante gazette du Bon Ton. Le caricaturiste Sem la compte parmi les rares représentants du chic parisien, avec «son chic bien à elle, comparable à aucun autre, son goût si secret d'une distinction sûre dans l'originalité la plus franche».

Louise s’est associée en 1909 avec mesdames Boulanger et Wormser et se retire des affaires en 1914, comme le prévoit son contrat, en pleine gloire, et avec un codicille qui stipule que la maison doit l’habiller à vie. C’est-à-dire jusqu’en 1933 quand ils ferment définitivement, cédant son bout de rue Vendôme à Elsa Schiaparelli.

Pendant trente-cinq ans, la maison Cheruit a tenu le haut du pavé. Il reste d'elle aujourd'hui une magnifique collection à Galliera, et cette phrase d'un tout jeune homme venu lui montrer ses dessins et qu'elle a contribué à lancer : «Je n'avais rien vu de plus troublant que cette jolie femme au milieu de tant d'élégances.  J e ne crois pas que madame Chéruit ait jamais su l'impression captivante qu'elle exerça sur ce jeune gringalet qui lui proposait ses travaux, probablement i n dignes d'elle.» C'était Paul Poiret. Et elle lui acheta ses dessins.

(1) Une exposition lui a été consacrée au musée Carnavalet, «Roman d'une garde-robe, de la belle époque aux années 30», (Libération du 18 octobre 2013).

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