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Madame Paulette, savoir-faire lady

Les modistes (6 / 6) . L’histoire de la mode regorge de parcours qui ont marqué la haute couture. Aujourd’hui, Pauline Adam de la Bruyère, créatrice de chapeaux hors-norme.

Publié le 23/07/2015 à 20h26

On voit déjà en 1919, où elle pose en mannequin haute mode, coiffée d'un ébouriffant chapeau à plumes, que Pauline Adam de la Bruyère, dite Paulette, est une personnalité piquante, l'œil qui frise l'insolence et le sourire assuré. Née avec le siècle, elle sort à peine du couvent Notre-Dame de Sion, en Suisse, où son père l'a fait élever à la mort de sa mère, qu'elle file se faire embaucher chez Lewis, célèbre maison de couture à l'époque. M. Lewis trouve qu'elle a une tête à chapeaux, ce qui était probablement bien vu puisque la jeune fille en robe de pensionnaire qui se tient devant lui est la future madame Paulette, une légende du bibi (photographiés par les plus grands, de Richard Avedon à Cecil Beaton) qui a vu tout le XXe siècle et coiffé les plus célèbres têtes : Marlène Dietrich, Greta Garbo, Eva Perón, Audrey Hepburn, Rita Hayworth, Gloria Swanson, ou encore Claude Pompidou, la princesse Grace, Soraya, tous les grands noms de l'aristocratie, et même le clan Kennedy. «Regardez, Rose [Kennedy] a signé un mot "A ma chère Paulette" sur sa photo» , s'exclame Annie Schneider, belle-fille de la modiste du siècle, qui lui a consacré un livre (1), dans son appartement boudoir du chic quartier Malesherbes, à Paris. La grande modiste, qui n'a pas libéré les femmes mais les a chapeautées de main de maître, est morte en 1984, alors qu'elle travaillait encore pour Scherrer, Mugler et Montana.

A 76 ans, et avec l'énergie d'une jeune femme, Annie Schneider sort avec enthousiasme les deux petits galurins qu'il reste des productions, dont de nombreuses pièces sont à Londres et à New York, où la modiste a fait une partie de sa carrière : une dentelle avec des petites fleurs, portée par l'impératrice Farah d'Iran, merveille de légèreté, et une sorte de turban à l'incroyable drapé des années 40. A l'époque, les femmes portent des bibis «de singe», des pastilles tenues par des élastiques. Paulette va vite y remédier : un soir qu'elle n'a rien à se mettre sur la tête, elle noue une grande écharpe de jersey fixée avec six épingles dorées. Le turban est né, et c'est un succès immédiat dans cette France à vélo : on en voit chez Maxim's, sur la tête de Simone de Beauvoir pour qui ils tiennent «à la fois de chapeau et de coiffure», écrit-elle dans la Force de l'âge.

Paulette continuera à travailler pendant la guerre comme l'ensemble des couturiers. Jusqu'à la Libération, des centaines de modèles sortent de ses ateliers, qui emploient 120 ouvrières pour satisfaire, à la grande époque, 3 000 clientes. Les pièces, faites à la main, sont audacieuses : forme en point-virgule, bicornes et calots, capelines insensées, modèles à oreille en organza, Paulette se renouvelle sans cesse, faisant preuve d'une incroyable technique «alors qu'elle n'a jamais été ouvrière», souligne Annie Schneider.

L'Amérique l'appelle en 1946, via Carmel Snow, rédactrice en chef du mythique Harper's Bazaar. Après un défilé de bibis, la voilà partie pour New York où, dans les années qui suivent, des corners Paulette s'ouvrent chez les plus grands, Bergdorf, Lord and Taylor, Saks. Pendant que sa carrière outre-Atlantique, où elle est limite adulée, poursuit son cours, la modiste travaille pour le théâtre, devient l'amie de Cocteau, travaille sur Amphitryon en 1947, coiffant les costumes de Christian Berard. Il lui fait rencontrer Cecil Beaton, photographe officiel de la famille royale britannique et costumier du film My Fair Lady. «Le plus éclatant témoignage de leur collaboration»,souligne Annie Schneider, «c'est avec Audrey Hepburn qui porte, essaie, mime les chapeaux de Paulette», dont un énorme échafaudage de plumes d'autruche et de ruban rayé noir et blanc.

Théâtre et cinéma, défilés de mode de jeunes créateurs des années 70 et 80, collaboration avec des coiffeurs comme Alexandre vont sans doute sauver Paulette et ses galurins de la défaite totale face à la choucroute de Bardot qui, selon Annie Schneider, a flingué la mode des chapeaux. D'autres décennies sont en route. De Madame Paulette, Lagerfeld dira à sa disparition, à peine ses créations pour un défilé Montana achevées : «Elle était la dernière d'une lignée d'artistes de ce type. Elle avait quelque chose dans les doigts, une touche magique, une science du drapé d'un turban.» La fin d'un monde.

(1) Les Chapeaux de madame Paulette, d’Annie Schneider, Bibliothèque des arts.

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