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Libération
Série d'été

Tous les goûts sont-ils permis ?

Il est certaines préférences culturelles qu’il vaut mieux ne jamais avouer, sous peine de faire étalage d’un indécrottable mauvais goût. Et alors, si ça nous plaît, le kitsch ?

Dans le Dorset, en Angleterre. Photo tirée de la série «West Bay» de Martin Parr, en 1996. (Photo Martin Parr. Magnum)
Publié le 27/07/2015 à 17h26

Que ceux qui n'ont jamais mis des chaussettes dans des sandales, déambulé en pantacourt, dormi (l'hiver, s'entend) avec une grenouillère en pilou pilou (le modèle avec les pieds) passent leur chemin. Que ceux qui n'ont jamais profité d'une soirée pour se relaxer en regardant d'un air bovino-ferroviaire Joséphine ange gardien, entrepris une sieste crapuleuse devant les Feux de l'amour ou beuglé «vas-y, bordel !» pendant Intervilles aillent au diable. Car qui peut se piquer de n'avoir pas quelques penchants inavouables ? Qui n'a pas de gentilles perversions de mauvais goût, comme raffoler du corned-beef, de la jelly, des napperons, du Fouquet's ou des contrepèteries ?

Et alors, c'est grave ? «Ce qu'il y a d'enivrant dans le mauvais goût, c'est le plaisir aristocratique de déplaire», écrivait Baudelaire. Tu parles Charles !, aurait-on envie de lui répondre. Telle assertion n'est que posture, voire snobisme. Le mauvais goût n'a rien d'enivrant, il ne s'avoue pas (à moins d'en faire montre à son insu). Il se tait. Il se planque, comme un Almanach Vermot remisé par la plupart des familles dans un petit coin des cabinets. C'est un tabou. Surtout chez nous, Français, si prompts à donner des leçons de chic (quasiment dans tous les domaines) à ces British bouffeurs de bœuf bouilli ou de semelles, à ces Nordiques qui osent pédaler en pantalons vert pomme, ou à ces ploucs d'Américains qui n'ont pas une culture aussi «historique» que la nôtre.

Un rien pénible, cette superbe qui se transmet de génération en génération («dans la famille, mon fils, on apprend l'allemand, on lit les grands philosophes, on écoute de l'opéra. Alors, pour l'espagnol, tu repasseras») et qui, surtout, se refile de classe en classe. Un coup à vouloir ressusciter Pierre Bourdieu, tant rien n'a changé depuis la parution, il y a trente-six ans déjà, de la Distinction : critique sociale du jugement ? Oui, oui, allons-y. En cet été 2015, fini d'être confit dans le si distinctif «bon goût» ; fini de taire nos amours inavouables (et souvent régressives) pour les séries à la con (et à la guimauve), les comédies qui font pleurer ou, pire, pouffer de rire, le cassoulet en plein diktat du légume sublimé, les bouquins seulement distrayants, les chanteurs à minettes : ah, Patrick Juvet, pourquoi as-tu cessé de sautiller sur la Musica ?

Exercice de pilonnage d’un tabou qui nous pourrit l’existence du sol (en lino) au plafond (avec un revêtement vinyle qui imite un ciel d’île du bout du monde) avec l’aide de quelques complices qui se sont déjà affranchis du carcan castrateur du beau, du bon…

Sardou ou Ravel ?

Certes, les Français gagnent rarement l'Eurovision, et pourtant le vivier de talents dont nous disposons en matière de chansons est au moins aussi long que la scène du Boléro dans les Uns et les Autres, de Claude Lelouch. Seulement voilà, s'il est de bon ton d'écouter Brassens ou Barbara, les chanteurs à voix et/ou à texte - ou dans un registre plus actuel, le dernier Blur-, en revanche, fredonner du Carlos (surtout Papayou), du Sabine Paturel (celle qui faisait «rien que des bêtises»), du Véronique Jeannot (une illuminée capable de «faire l'amour avec la mer») ou l'inoubliable Je te survivrai de l'ancien footballeur Jean-Pierre François mérite de la bravoure. Que certains ont. Et pas des moindres. Ainsi récemment, Patrick Cohen, de la matinale de France Inter, confessa-t-il dans nos colonnes (lire Libération des 20 et 21 juin), après des hommages rendus à Keith Jarrett, Rickie Lee Jones et quelques autres, «écouter avec plaisir» les premiers albums de… Michel Sardou. Quel homme, ce Patrick, qui alla même jusqu'à dire ne pas en concevoir «de honte», avant d'ajouter : «Mais je me sens un peu seul.» Mais non, Patrick, t'es pas tout seul. Le Michel Sardou qu'une partie de ce que l'on appelle l'intelligentsia conspue a quand même vendu plus de 90 millions de disques. Allez, on se met les Lacs du Connemara ? Euh. On va plutôt écouter «tagada tagada, voilà les Dalton», quand même de meilleur goût.

Lycra fuchsia ou jersey gris ?

Dans son livre Eloge du mauvais goût (1), l'écrivain Frédéric Roux cingle : «Il faut à Madame Figaro et à Monsieur de Fursac un fortifiant, un vulnéraire, un cataplasme, une friction au gant de crin…» Mais pourquoi tant de rage ? Parce que oui, y en a marre de devoir porter du noir ou du blanc au prétexte que «le blanc, c'est toujours beau, simple, et chic à la fois» (Madame Figaro), ou du gris parce que «le gris pâle, c'est le nouveau blanc ; l'anthracite, le nouveau noir» (Elle Déco). Pfff. D'où n'aurait-on pas le droit de porter des gros motifs tropicaux avec des perroquets orange, de se balader à poil ou de se moquer comme d'une guigne de ce que l'on revêt ? Evidemment, là encore, ça demande un certain aplomb. Autre possibilité, sublimer son mauvais goût. Exactement ce qu'a fait Dora Moutot : «J'aime bien ce qui ne va pas ensemble, du genre le glauque et le super princesse façon Disney. J'aime bien le kitsch, la dentelle rose… Alors quand je faisais mes études de stylisme, on me disait que j'avais mauvais goût», explique la jeune femme de 28 ans, qui s'est du coup lancée en 2008 dans une Gazette du mauvais goût, blog devenu un site (2) qui tire la langue à la Gazette du bon ton, revue de mode historique fondée à Paris en 1912. Photos de bites glissées dans des chaussures à talon, d'aspics suintant de gelée dans lesquels la ménagère a dû fourrer tout le potager, de tee-shirt avec un gros cygne central porté sur un pantalon à rayures rouge et blanc… Dora est une exploratrice du beurk.

Mais cette intrépide a beau citer Nietzsche («le mauvais goût a son droit autant que le bon goût»), elle confesse : «Toutes les blogueuses de mode qui se sont lancées en même temps que moi ont réussi à se faire du fric, pas moi. Je suis la seule avec autant de followers [environ 11 000, ndlr] à n'avoir jamais touché un centime.» Pas rentable, le mauvais goût ? Il passe mal en tout cas. Recrutée par France 2 pour faire une chronique de mauvais goût dans l'émission Comment ça va bien animée par Stéphane Bern, Dora a vite été priée de se concentrer sur du simple insolite, après un petit délire sur les filles qui se teignent les poils des dessous de bras de toutes les couleurs… Conclusion de Dora, qui chérit particulièrement une paire de chaussures de stripteaseuse avec des talons arc-en-ciel : «En France, il y a une dictature du bon goût. Du coup, on est très sages. Et le mauvais goût fait flipper tout le monde.»

«Brice de Nice» ou «l’Année dernière à Marienbad» ?

Qui ose se vanter - du moins dans certains milieux bien éduqués - d'avoir adoré Bienvenue chez les Ch'tis, Camping (et son incroyable plaidoyer pour le slip de bain moule-couilles), la Famille Bélier, etc. ? Qui n'a pas raillé l'immarcescible Brice de Nice ? Osons le dire : on a été totalement injuste avec ce (grand) film, mesquinement cassé (et tu casses, tu casses) par la critique. Brice de Nice, c'est un sens de l'esthétique du jaune poussé à son paroxysme, une métaphore solaire qui irradie jusqu'aux tréfonds des neurones. Ce sont des répliques sur lesquelles on médite depuis dix ans maintenant : «Pas ce matin, y a pas le swell. Le vent souffle offshore, c'est mort.» C'est un Jean Dujardin dont on regrette toujours en sanglotant la blondeur-fraîcheur… «Avouer son mauvais goût, c'est déjà le nier», nous a expliqué l'écrivain réhabilitateur du mauvais goût Frédéric Roux. Mouais. Mais Brice de Nice, c'est pas du mauvais goût ? Si ? Bon ben, que ceux qui boudent leur plaisir (Brice de Nice a quand même fait plus de 4 millions d'entrées) regardent trois fois l'Année dernière à Marienbad (lion d'or à Venise en 1961). Et relisent autant de fois la critique qu'en fit Michel Grisolia pour l'Express : «Seule compte la beauté baroque de l'œuvre, délibérément répétitive, sans équivalent dans le cinéma. Succès de snobisme typiquement sixties ? Le snobisme, parfois, a du bon.» Puissant.

Levy ou Proust ?

Pourquoi n'est-ce pas très avouable de revendiquer aimer les aventures de Bridget Jones, alors qu'il fait chic d'avoir su goûter les récits d'orgies du marquis de Sade ? Parce que le con-con ne saurait rivaliser avec la transgression, nous explique fort doctement la revue The New Yorker (3) qui s'est longuement penchée, en 2013, sur ce que les Américains appellent «guilty pleasure» (plaisir coupable). Expression qui, apparue pour la première fois en 1860 dans le New York Times pour parler des «bordels», s'applique désormais à toute culture qui ne serait pas noble.

Est-on plus cool outre-Atlantique ? Les Américains aussi (du moins certains) ont du mal à confesser une passion pour la télé-réalité sans laisser entendre dans la même phrase qu'ils ont Proust dans la Pléiade sur leur table de chevet. Mais, à en croire un éditeur français basé à New York (Patrice Robinet) cité par la journaliste Jennifer Szalai, ils seraient moins catégoriques que nous qui n'avons aucun terme pour parler des livres du «milieu». Soit on lit des romans de gare (tout ce qui n'est pas littérature), soit on lit de la littérature, point barre. Et si on a un petit guilty pleasure, «on le tait», tranche Robinet.

Mais que devient Marc Levy dans cette catégorisation extrême du «bon» et du «pas bon» ? Eh bien, s’il reste pour la plupart un auteur qu’il faut éviter de citer lors de dîners en ville, il est dans le même temps, selon un sondage paru cette année (4), l’écrivain vivant préféré des Français (chez les morts, c’est Victor Hugo). La France du bon goût aurait-elle mauvais goût ? Euh, ça ne serait pas une question de goût, ça ?

(1) Editions du Rocher, 2011.

(2) www.lagazettedumauvaisgout.com

(3) Against Guilty Pleasure, 9 décembre 2013.

(4) OpinionWay-le Figaro paru à l'occasion du Salon du livre 2015.

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