«Le champagne permettrait de lutter contre la démence et la maladie d'Alzheimer.» Si le titre de cet article du site Recettes en famille est au conditionnel, son contenu est beaucoup plus affirmatif… Sans pour autant être exact. Ce qui ne l'empêche pas de totaliser près de 90 000 interactions sur Facebook (1), d'après l'outil CrowdTangle.
«Savez-vous [que le champagne] a des effets bénéfiques sur le cerveau et notamment la mémoire ?» demande l'auteur. Selon lui, «une étude de l'université de Reading, au Royaume-Uni, a montré que le champagne contenait du phénol, une molécule qui stimule les signaux envoyés dans le cerveau. Par conséquent, le phénol stimule la mémoire et donc freine les chances de développer une démence.»
Plus loin, on lit : «"Ces résultats formidables illustrent pour la première fois que la consommation modérée de champagne a la possibilité d'influencer le fonctionnement cognitif, comme la mémoire", explique le professeur Jeremy Spencer. Selon le chercheur, boire trois verres de champagne par semaine serait l'idéal.»
D’un à trois verres de champagne
Le papier a été publié début février 2019, d'après son code source, et en a inspiré d'autres. Mais on trouve des articles similaires en 2016, 2015 et 2013 (sans compter ceux publiés en langue anglaise).
Ces articles s'appuient sur une étude menée par Jeremy Spencer et les scientifiques de l'université de Reading datant de mai 2013. Publiée en anglais dans la revue Antioxidants and Redox Signaling, elle s'intitule «L'apport en acide phénolique, via une consommation modérée de vin de Champagne, améliore le fonctionnement spatial de la mémoire via la modulation de l'expression/activation des protéines hippocampiques et corticales».
La publication a donné lieu à un communiqué de presse, publié sur le site de l'université de Reading le 7 mai 2013, titré «Des scientifiques révèlent que boire du champagne pourrait améliorer la mémoire». Dès la première ligne, on lit qu'«une nouvelle recherche montre que boire un à trois verres de champagne par semaine pourrait modérer les pertes de mémoire liées à l'âge, et pourrait aider à retarder le déclenchement de maladies dégénératives du cerveau, comme la démence.»
On retrouve dans ce communiqué la citation du docteur Spencer sur les «résultats formidables» que reproduit le site Recettes en famille. Toutefois, le chercheur ne dit pas, contrairement à ce qu'écrit le site, que «boire trois verres de champagne par semaine serait l'idéal». Le communiqué de l'université de Reading est d'ailleurs plus mesuré, puisqu'il indique que «boire un à trois verres de champagne par semaine pourrait modérer les pertes de mémoire».
Des rats dans un labyrinthe
Cette étude de 2013 et le communiqué de l'université ont, pour une raison inexpliquée, refait surface dans les tabloïds britanniques plus de deux ans plus tard, en novembre 2015. Et notamment dans l'édition du dimanche 8 novembre du Daily Mail, rapportent ses concurrents du Mirror et de Metro.
Un succès tardif qui avait poussé, dès le lundi 9 novembre 2015, le National Health Service (NHS) britannique à publier un démenti : «Aucune preuve solide que le champagne peut empêcher la démence». Le NHS douche l'enthousiasme des titres de presse en précisant que l'étude de 2013 avait été pratiquée, non pas sur des humains, mais sur trois groupes de huit rats, chacun recevant pendant six semaines soit du champagne, soit une boisson alcoolisée n'étant pas du champagne, soit une boisson non alcoolisée. Avant et après cette période d'administration, la capacité des rats à trouver leur chemin dans un labyrinthe était testée.
«La principale découverte fut que les rats recevant du champagne étaient plus doués pour se souvenir comment trouver la sortie que ceux recevant une boisson sans alcool. Ils trouvèrent leur chemin environ 5 fois sur 8, contre 4 fois sur 8 pour les rats recevant d'autres boissons», écrit le NHS. Qui ajoute : «Une capacité à se sortir d'un labyrinthe légèrement meilleure pour un faible nombre de rats n'implique pas nécessairement que les humains ont moins de risque de contracter une démence en buvant du champagne.»
Persil, cacahuètes et myrtilles
En quelques mots, selon le service de santé britannique, «les médias n'ont pas effectué une couverture responsable de ces premières étapes des recherches portant sur des animaux. La quantité de champagne consommée par les rats équivaut à 1,3 petit verre de champagne (environ deux unités) par semaine pour des humains. Et on ne peut pas être sûr que les résultats s'appliquent à des humains.»
Aussi, les acides phénoliques qui expliqueraient ces progrès des rats, selon les scientifiques de l'université Reading, sont «similaires aux flavonoïdes, qui sont des substances présentes dans les plantes dont on dit qu'elles ont des qualités antioxydantes». Le NHS évoque des alternatives pour consommer des flavonoïdes, «moins chères et plus saines que le champagne, comme le persil, les cacahuètes et les myrtilles».
(1) Pour lutter contre les «fake news», Facebook a mis en place un partenariat avec cinq fact-checkers français (dont Libération). Des articles très partagés sur les réseaux sociaux et signalés par des utilisateurs sont vérifiés par les médias français.




