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Un blindé turc a-t-il vraiment tenté de forcer la frontière grecque ?

Dans le cadre de la guerre des images sur fond de tension migratoire entre Athènes et Ankara, les autorités grecques ont transmis aux médias une vidéo où un blindé turc tirerait sur un grillage matérialisant la frontière entre les deux pays, comme pour laisser passer les demandeurs d'asile.

Un blindé turc a-t-il vraiment tenté de forcer la frontière grecque ? (Fotoweb/Photo Capture d'écran Twitter Dimitris Kottaridis)
Publié le 11/03/2020 à 13h04

Question posée par Marine Le Pen, le 08/03/2020.

Bonjour,

«Ces images de Turcs forçant militairement la frontière grecque sont-elles réelles ?» nous demande la présidente du Rassemblement national (RN) Marine Le Pen dans un tweet citant un message du compte @ConflictsW qui repartage une vidéo postée le 7 mars à 19h03 (heure française). Que voit-on dans cette vidéo ? Pas grand-chose. Une personne filme l'écran d'un ordinateur qui affiche des images de vidéosurveillance tournées de nuit et datées du 6 mars à 21 heures. On devine des silhouettes, quelques arbres, et un grillage qui sépare deux véhicules. Celui qui est en arrière-plan, plus massif, semble effectuer une marche arrière. Une corde part de son pare-chocs avant en direction du grillage et semble se rompre, sans que rien ne se passe.

L'internaute écrit qu'il s'agit d'un véhicule de type Hizir ou Ates appartenant à la Turquie qui tenterait de faire tomber le grillage qui sépare le pays de la Grèce, à Evros (région du nord-est). Une information relayée par de nombreux médias grecs (ici ou ) dans un contexte de vives tensions migratoires entre Athènes et Ankara.

D’où vient la vidéo ?

Ces images semblent être apparues sur Internet, le 7 mars au soir. Une des premières publications trouvées par CheckNews émane du discret compte YouTube «info info», qui poste depuis plusieurs jours des vidéos incriminant les gardes-frontières et militaires turcs. La première séquence se déroule à 21 heures le 6 mars et une autre (moins partagée) a lieu quelques minutes plus tard, d'après l'heure inscrite sur les images.

Ces deux vidéos sont postées par «info info» à 19h11 et 19h13 (heure française) le 7 mars. Quelques minutes auparavant, elles étaient envoyées dans une conversation WhatsApp par un responsable communication du gouvernement grec, à tout un groupe de journalistes couvrant l’actualité de la frontière à Evros, et dont nous avons obtenu des captures d’écran.

Contacté par CheckNews, le porte-parole du gouvernement grec qui a fait tourner la vidéo, détaille : «Cette vidéo a été tournée par des caméras de surveillance près du poste frontière de Kastanies. Le véhicule turc n'a pas réussi à faire tomber le grillage.» Comment est-il sûr qu'il s'agit bien d'un véhicule turc, et en particulier d'un Hizir ou d'un Ates ? «C'est la conclusion de notre analyse, parce que nous sommes habitués à voir ces véhicules.» Quand on objecte que la vidéo ne permet pas clairement de discerner à quoi est reliée la corde, le fonctionnaire se contente de nous renvoyer la vidéo qu'il a fait «fuiter» dans les médias grecs.

A-t-on l’assurance de l’endroit où a été tournée la vidéo ?

Il est difficile de trouver une source indépendante du gouvernement grec confirmant la scène. «Notre temps et notre présence sur place sont très contrôlés», avance comme explication un photographe qui travaille sur place, du côté grec. La chaîne russe Ruptly qui filmait en direct la frontière le 6 mars au soir depuis le poste frontière de Kastanies nous répond : «Nous avons dû arrêter la diffusion car l'autorisation d'accès à l'endroit où nous nous trouvions a été révoquée par les militaires grecs, pour nous et tous les médias présents.» Leur direct s'est donc interrompu à 20h26 heure locale, soit une demi-heure avant que ne survienne l'incident qui impliquerait un blindé turc.

On peut toutefois comparer la vidéo des caméras de surveillance grecques aux images prises de la frontière prises par les nombreux médias présents aux alentours du 6 mars (comme celle-ci, ou celles ci-dessous).

Le 7 mars 2020, près de Kastaniès (Grèce).

Photo Achilleas Chiras. Nurphoto. AFP

Les grillages (carrés avec diagonale) et la végétation (arbres sans feuilles et herbes sèches) semblent concorder avec la vidéo surveillance, sans qu’il soit possible d’être définitif.

Des blindés turcs filmés à la frontière

Par ailleurs, des sources turques rendent crédible la présence de blindés le 6 mars au soir près d’Edirne, la grande ville côté turque à proximité de Kastaniès où se serait déroulé l’incident.

D'une part, la très officielle agence Anadolu a publié, le 6 mars, un reportage photographique sur les forces spéciales déployées pour garder la frontière dans cette zone. On y aperçoit notamment le même type de blindé que le gouvernement grec accuse d'avoir tenté de faire tomber le grillage. L'agence turque tweete aussi un reportage vidéo.

Le même jour, une autre agence turque filme vraisemblablement la même colonne de véhicules sur les routes. Elle roulerait en direction d'Edirne.

Mieux : le lendemain, Anadolu publie une vidéo où l'on entrevoit brièvement un véhicule de grande taille rouler, de nuit, à côté du fameux grillage. Une autre version de cette vidéo est également publiée le 7 mars par un correspondant pour le média britannique The Independent. Il écrit que les images sont fournies par le gouvernement turc.

Toutefois, aucune des personnes se trouvant sur place aux alentours du 6 mars et que nous avons contactée n’a été témoin de la tentative d’arrachage du grillage. Et les ministères turcs de l’Intérieur et des Affaires étrangères n’ont pas répondu à nos sollicitations.

L'affaire illustre, plus largement, la difficulté des médias à travailler sur les évènements qui se déroulent à la frontière greco-turque, entre instrumentalisation de part et d'autre, restriction des accès, et difficulté à recouper les informations. «Athènes et Ankara ont partagé de nombreuses vidéos et photos incriminant les activités de l'autre à la frontière. Ce n'est pas toujours possible de distinguer le vrai du faux», décrypte une journaliste d'un grand média européen qui a travaillé près de la fameuse démarcation, côté turc. D'autant que «l'accès à la frontière et à Pazarkule [le poste-frontière qui fait face, en Turquie, à celui de Kastanies, ndlr] a été restreint pour de nombreux journalistes étrangers, ce qui rend presque impossible l'existence de témoins de cette scène, et complètement impossible le travail journalistique indépendant».

Pour aller plus loin :

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