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«Didier Raoult vs Karine Lacombe» : que peut-on dire de cette vidéo virale ?

Une séquence de quelques minutes vue plusieurs centaines de milliers de fois traite de l'hydroxychloroquine, du protocole Discovery, et des professeurs Raoult et Lacombe, avec un fort parti-pris pour le docteur marseillais.

(Capture d'écran YouTube Marcel D.)
Publié le 22/04/2020 à 7h38

Question posée 06/04/2020

Bonjour,

Vous nous interrogez sur une vidéo postée sur YouTube par le compte d'un certain «Marcel D.» : «Marcel sur Didier Raoult vs Karine Lacombe (industrie pharmaceutique).» Elle totalise plus de 400 000 vues sur la plateforme vidéo, et autant dans une récente version publiée sur Facebook. «Je vous l'annonce d'emblée, ma victime c'est Karine Lacombe», commence Marcel D. Il va ensuite opposer pendant les huit minutes de sa vidéo la cheffe du service des maladies infectieuses de l'hôpital Saint-Antoine (Paris), dont Libé a fait le portrait, au professeur de l'IHU Méditerranée-Infection Didier Raoult, fervent partisan d'une prescription d'hydroxychloroquine aux patients souffrant du Covid-19.

Décret du 26 mars

Marcel D. commence par évoquer le décret du 26 mars, encadrant notamment la prescription d'hydroxychloroquine. Selon lui, ce décret était venu autoriser la prescription libre de cette molécule aux patients atteints du Covid-19… avant d'être totalement modifié dès le lendemain. «C'est vrai le 26 mars comme vous pouvez le voir avec ce décret […] mais problème ça ne l'est plus le 27 mars, assure l'internaute. Puisque dès le lendemain, avec l'aimable silence assourdissant des médias, ils ont modifié le décret : le renouvellement de prescription n'est plus autorisé. Le traitement du professeur Raoult reste donc inaccessible aux Français, mais uniquement pour les personnes en état grave.»

Le décret du 26 mars en question est venu encadrer la prescription d'hydroxychloroquine, la rendant notamment possible à l'hôpital à certaines conditions. Il a effectivement été précisé au lendemain de sa publication. Mais comme CheckNews l'écrivait le jour même, les modifications apportées par le décret du 27 mars ne sont pas un changement de pied de la part du législateur : «En dépit de sa formulation imprécise, le décret publié [le 26] ne généralisait en aucun cas la prescription d'hydroxychloroquine pour l'ensemble des malades du Covid-19, comme cela a été compris. La précision apportée [le 27] – qui n'a rien d'un revirement comme le comprennent à tort certains commentateurs – le confirme de manière claire : le texte, conformément à l'avis du Haut Conseil de la santé publique, autorise la prescription [d'hydroxychloroquine] pour les cas graves à l'hôpital.» 

Concernant la prescription du traitement de dehors de ce cadre hospitalier, le décret ne change rien pour les généralistes, qui peuvent continuer de prescrire librement l'hydroxychloroquine (sous la forme de plaquénil) à des patients Covid-19. Ils engagent alors leur responsabilité car il s'agit d'une prescription hors d'autorisation de mise sur le marché (AMM). En revanche, comme nous le précise la DGS, ce sont les pharmaciens de ville qui, du fait de ce décret, ne peuvent plus délivrer cette molécule, sauf si l'ordonnance émane de certains spécialistes (en rhumatologie, médecine interne, dermatologie, néphrologie, neurologie ou pédiatrie). Etant entendu que ce sont ces spécialistes qui recourent habituellement, pour leurs patients, à des prescriptions d'hydroxychloroquine respectant l'AMM (lupus ou polyarthrite rhumatoïde, par exemple). Il y a donc de fait, une restriction d'usage de l'hydroxychloroquine pour le Covid-19 en médecine de ville. Mais ce point figurait déjà sans équivoque dans la première version du décret.

Mise à jour le 6 mai : contrairement à ce que nous avions initialement écrit, en nous appuyant sur une réponse de la Direction générale de la Santé, le renouvellement d'ordonnance pour du plaquénil hors AMM n'est plus possible depuis le décret.

Discovery

Le vidéaste s'attaque ensuite au protocole Discovery, un essai européen coordonné en France par l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) qui teste l'efficacité contre le Covid-19 de quatre traitements, dont un à base d'hydroxychloroquine. Evoquant «un monde parallèle, celui de l'horreur», Marcel D. cite le professeur Christian Perronne (qui prône lui aussi un recours large à l'hydroxychloroquine), le 24 mars sur LCI : «On est en train de mettre en place un essai qui s'appelle Discovery. […] Il y a un tirage au sort entre des groupes et différents traitements. Il y a un groupe où les gens n'ont pas de traitement du tout. […] Mais là on est face à une médecine de guerre, il y a des gens qui vont mourir dans les jours qui viennent, et on leur propose un papier en disant : "Vous avez peut-être une chance de pas être traité." Je suis très choqué […] alors qu'on sait que le plaquénil marche.» (la citation reproduite par Marcel D. dans sa vidéo est légèrement différente car il reprend une retranscription qu'en a faite le sociologue Laurent Mucchielli, lui aussi défenseur de Raoult, sur son blog Mediapart).

Le protocole Discovery divise les participants en cinq groupes (ou branches). Quatre reçoivent les molécules testées : le remdésivir ; le lopinavir-ritonavir ; le lopinavir-ritonavir associé à interféron bêta ; et l’hydroxychloroquine. A cela s’ajoute un groupe, appelé groupe de contrôle, qui reçoit un placébo, mais qui continue en parallèle de recevoir les soins habituels.

La professeur Ader, investigatrice principale pour la France de Discovery le précisait lors d'une conférence de presse le 8 avril : «Ces 4 bras de traitement vont être comparés à un standard of care, qui est un anglicisme pour dire un traitement avec des soins de support maximisés, c'est-à-dire le patient est pris en charge à l'hôpital. Ça c'est la façon dont on procède pour les essais dits randomisés, c'est-à-dire que quand on a pas la preuve de l'efficacité d'un médicament, le seul moyen de prouver le bénéfice de son utilisation, sa supériorité, c'est de le comparer à la seule référence que l'on connaisse, et en l'occurrence de terme générique c'est le standard of care

Cette méthode randomisée (qui consiste à trier les patients par tirage au sort), courante dans les études cliniques, n'a pas été employée par le professeur Raoult dans son premier essai sur l'hydroxychloroquine, qui était ouvert et non-randomisé. Ce qui suscite deux limites, relève France Culture : «Cela signifie que les patients et les médecins savaient dans quel groupe se situaient les patients, ce qui introduit un immense biais de mesure, puisqu'on sait sur quels patients il faut attendre des résultats et sur quels autres il n'y en aura pas, ou moins. Non-randomisé, c'est-à-dire que là aussi, contrairement au protocole usuel, les patients sont répartis dans les groupes tests non pas par hasard ou tirage au sort, mais selon le choix des chercheurs qui décident de les assigner dans tel ou tel groupe, ce qui là aussi est un important biais de sélection.» Dans une seconde étude du professeur Raoult, celui-ci s'est même passé de groupe de contrôle, vous expliquait CheckNews dans un précédent papier.

Deux autres protocoles testent actuellement en France l'efficacité de l'hydroxychloroquine (et pour l'un d'entre eux, son association avec l'azithromycine, autre molécule utilisée par le professeur Raoult) : Hycovid, menée par le CHU d'Angers, et Covidoc, mené par le CHU de Montpellier. Comme pour Discovery, il faudra attendre plusieurs semaines avant d'en connaître les résultats, car ils nécessitent l'inclusion de nombreux patients, et l'effet du traitement ne peut être observé avant deux semaines à partir du moment où un patient en bénéficie.

Liens d’intérêt

Marcel D. s'emploie enfin à tacler Karine Lacombe, dont il dénonce la présence médiatique. Il s'étonne d'abord qu'elle ne figure pas sur le site ExpertScape, où Didier Raoult occupe, lui, la première place mondiale dans le domaine des maladies infectieuses. Comme CheckNews a eu l'occasion de l'écrire, ExpertScape tient secret son algorithme, mais précise que c'est avant tout le nombre de publications qui permet à un scientifique de s'élever dans ses classements.

Si Karine Lacombe n'a pas été la seule à critiquer les méthodes (exposées plus haut) des équipes du professeur Raoult, elle a en revanche été la plus attaquée en retour par les partisans du professeur marseillais. Beaucoup lui ont en effet reproché ses liens financiers avec l'industrie pharmaceutique, et notamment les rémunérations que lui ont versées les laboratoires Abbvie et Gilead, qui produisent deux molécules testées comme l'hydroxychloroquine dans le cadre de Discovery (respectivement le lopinavir-ritonavir sous la forme de kalétra, et le remdésivir). C'est précisément la critique que fait sienne Marcel D. Celui-ci lit d'ailleurs le paragraphe d'un article de CheckNews sur le sujet, sur les montants touchés par la professeur Lacombe, d'après la base de données publique Transparence Santé.

La proximité entre industriels et professionnels de santé, très répandue, est admise, sous certaines conditions. Ainsi, le président du Conseil national de l'ordre des médecins distingue d'une part un «lien d'intérêt», qui «n'est pas condamnable en lui-même et peut contribuer à l'innovation, au progrès thérapeutique et à la production d'un soin de meilleure qualité, sous réserve d'être établi en toute transparence et d'être rendu public». Et d'autre part, un «conflit d'intérêts, [qui] surgit dès lors que l'indépendance du professionnel se trouve mise en question». Interrogée lors de la rédaction de notre précédent article, Karine Lacombe avait estimé que son indépendance n'était pas remise en cause par ses proximités avec Gilead et Abbvie.

Cette proximité est toutefois critiquée, notamment parce qu'elle nourrit la suspicion. Un généraliste membre de l'association Formindep, qui défend l'indépendance des praticiens, regrettait ainsi auprès de CheckNews : «Dans la structure des liens d'intérêt et de la distribution d'argent par les laboratoires, il serait presque bizarre, hélas, qu'un virologue n'ait pas de liens avec Abbvie ou Gilead.» Des liens qui peuvent «légitimement» jeter le douter sur les propos d'un professionnel.

Kalétra VS lopinavir-ritonavir

L'auteur de la vidéo constate le moindre prix de l'hydroxychloroquine (moins de 5 euros les 30 comprimés de plaquénil) par rapport à l'association lopinavir-ritonavir. «Alors ne me demandez pas pourquoi la boîte de 60 pour arriver à 120 se trouve quadruplée pour arriver au prix 433,72 euros. Pognon, pognon, pognon», assène le vidéaste. Cette différence, bien réelle, s'explique car il compare la boîte de 120 comprimés de kalétra (plus de 400 euros), au générique, commercialisé sous la forme d'une boîte de 60 comprimés de lopinavir-ritonavir (une centaine d'euros).

En dernier lieu, Marcel D. s'étonne de la disparition des comptes de Karine Lacombe sur les réseaux sociaux. Cette denrière l'a justifié par le harcèlement dont elle est victime depuis ses prises de parole critiques concernant les méthodes du professeur Raoult.

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