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Attaque antisémite en Australie : non, deux policières ne sont pas restées immobiles pendant vingt minutes

Une théorie du complot sexiste, basée sur le témoignage d’un survivant de l’attaque, et déformé par des internautes, prétend dénoncer l’inaction des forces de l’ordre lors de l’attentat antisémite en Australie, dimanche 14 décembre.

Des policiers sur la plage de Bondi, à Sidney, le 14 décembre 2025. (Jeremy Piper /REUTERS)
Publié le 15/12/2025 à 21h41

Un vrai témoignage, deux photos réelles mais sorties de leur contexte, et une accusation mensongère. L’attaque antisémite de Bondi Beach, en Australie, qui a fait au moins quinze morts dimanche 14 décembre, connaît son lot de fausses informations. L’une d’entre elles, ayant massivement circulé en ligne, a mis en cause le temps de réponse de la police australienne, jugé trop long.

Plus précisément, de nombreuses publications ont accusé deux policières de ne pas avoir réagi. «Des témoins oculaires critiquent violemment deux policières pour être “RESTÉES IMMOBILES” pendant l’attaque terroriste de Bondi Beach, alors que les attaquants ont tiré sans interruption pendant près de VINGT MINUTES et que les policières présentes sur les lieux n’ont pas réagi», accuse une publication sur X, vue des millions de fois, et reprise par d’autres internautes. Rien ne permet pourtant de fonder cette accusation, et les preuves supposément rassemblées par ces internautes se limitent à des éléments sortis de leur contexte.

Dénoncer la féminisation de la profession

Cette fausse rumeur, aux ressorts misogynes, a été propulsée par les sphères américaines d’extrême droite, à l’instar des théories complotistes qui avaient émergé après l’assassinat de Charlie Kirk en septembre, portant sur des membres des forces de l’ordre qui étaient, là encore, des femmes. Ces accusations se nourrissent des obsessions de ces sphères, Maga notamment, qui en profitent pour dénoncer la féminisation de ces professions, et plus largement les politiques d’inclusion («Diversity, equity and inclusion»).

Concernant l’attentat de Bondi Beach, l’un des points de départ de cette accusation est une interview, bien réelle, d’un témoin de l’attaque de Sydney, filmée quelques heures après l’attentat. Dans une vidéo publiée par la journaliste australienne Ashlee Mullany, l’homme raconte avoir vu les deux attaquants, qui ont tiré «pendant vingt minutes». «Il y avait quatre policiers, personne n’a riposté, rien, comme s’ils étaient restés immobiles», témoigne-t-il, visiblement sous le choc.

Une policière les bras levés

Ce récit a ensuite été repris par différents médias, dont le New York Post, qui y a consacré un article : «Un survivant de l’attentat terroriste de Bondi Beach décrit comment les policiers sont “restés figés” pendant les vingt minutes qu’a duré la fusillade», titre le site. A l’intérieur de cet article, une photo prise par l’agence Backgrid est utilisée pour illustrer le sujet : on y voit deux policières, l’une les bras levés, à proximité du pont d’où les terroristes ont tiré, donnant visiblement l’ordre à des passants de s’éloigner. La légende de cette photo indique que des officiers de police «sont restés immobiles pendant l’attaque». C’est cette photo, montrant les deux policières, que le New York Post a utilisée pour partager l’article sur Facebook, dans un montage alimentant ensuite certaines publications relayant les accusations.

Il n’en a pas fallu beaucoup plus à certains pour prétendre que ces deux policières sont restées inactives. Cette même photo de l’agence Backgrid a aussi été relayée par d’autres internautes, s’interrogeant là aussi sur l’action de la policière aux bras levés, l’accusant implicitement d’incompétence. Une autre photo de la même scène, capturée à quelques secondes d’écart, montre simplement que la policière s’adresse à des passants, pointant visiblement une direction vers laquelle évacuer. Peu importe, cette image a rapidement été tournée en dérision par de nombreux comptes, parfois proches de l’extrême droite américaine, très populaires sur X.

Fusillade d’une dizaine de minutes

Une autre photo, montrant une troisième policière s’abritant derrière une voiture, a aussi été utilisée pour prétendre démontrer l’inaction d’autres forces de l’ordre. Cette simple capture d’écran ne permet pourtant pas de prouver que cette personne est restée inactive. Sur une autre vidéo, on voit une policière à la silhouette identique, abritée derrière la même voiture, localisée à moins de 40 mètres des terroristes, tentant d’avancer arme au poing vers le pont d’où tirent les deux attaquants. Loin d’être immobile, donc.

Du reste, le déroulé précis de l’attaque, notamment concernant la riposte des policiers présents sur place, n’a pas encore été détaillé par les autorités australiennes. Contactée, la police de Nouvelle-Galles du Sud, en charge de l’affaire, explique à CheckNews que «la chronologie vérifiée est toujours en cours d’élaboration, car nous recueillons actuellement les déclarations des témoins». Les médias australiens ont néanmoins fait état d’une fusillade d’une dizaine de minutes, dont les premières alertes sont parvenues aux autorités à 18 h 47, d’après une conférence de presse de la police locale.

Surtout, les forces de l’ordre n’ont vraisemblablement pas attendu très longtemps pour riposter aux tirs des deux terroristes. Une vidéo de l’attaque, d’une durée de plus de dix minutes, et qui semble débuter très peu de temps après les premiers coups de feu (des passants se trouvent encore à quelques mètres des deux assaillants), permet de suivre les échanges de tirs. Sur ces images, au bout de trois minutes et quarante-quatre secondes, on entend un tir d’arme à feu, dont aucun des deux assaillants n’est à l’origine. Le plus jeune des deux s’abrite derrière le parapet du pont pour l’esquiver. Des tirs de part et d’autre continuent d’être échangés, et une minute plus tard, l’un des deux attaquants (le père) s’effondre au sol. Le second tombe un peu plus d’une minute plus tard.

Enfin, un professeur australien de criminologie notait, dans un article publié sur le site The Conversation, que les recommandations en termes de lutte contre une attaque armée visent à prioriser l’évacuation et la mise en sécurité des civils, puis de limiter la capacité de mouvement des attaquants.

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