Sur les réseaux sociaux, divers textes dénonçant la stratégie d’abattage des cheptels bovins touchés par la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) se diffusent de façon virale, comme un écho à la détresse et à l’incompréhension des éleveurs concernés. A titre d’exemple, on peut citer un texte attribué au chercheur du CNRS Jean-Marc Sabatier – figure de la désinformation autour de la vaccination durant la crise de la Covid 19 – qui affirme notamment que «le taux de mortalité [de la DNC] est souvent inférieur à 1 %, même sans traitement», que les lésions cutanées, parfois «spectaculaires», «sont non graves dans la plupart des cas», et plébiscite comme alternative à l’abattage «l’isolement temporaire des animaux malades». Dans une vidéo diffusée le 15 décembre, Sabatier – qui précise que ses propos n’engagent pas son institution – reprend ces différents arguments, précisant que «rien» ne justifie l’abattage. Selon lui, la seule motivation des autorités étant une «réduction du cheptel national» récemment préconisée, à moyen terme, par la Cour des comptes.
Concernant la dernière de ces allégations, elle a récemment été décortiquée par nos confrères de France Info, qui observent que la Cour des comptes appelle en réalité à accompagner vers la reconversion les exploitants «en difficulté économique» ou dont les exploitations n’ont «pas d’effet positif sur l’environnement». Or, rien n’indique que les exploitations touchées par la DNC appartiennent à ces catégories… Et de souligner qu’en appliquant la stratégie d’abattage, «le gouvernement prend même le risque de fragiliser les exploitations rentables et porteuses de bonnes pratiques que la Cour des comptes conseille de protéger». Voilà pour la prétendue révélation d’un agenda caché du gouvernement.
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S’agissant de justifications scientifiques ou sanitaires à l’abattage, Libération a déjà détaillé dans ses colonnes le point de vue de plusieurs experts vétérinaires. S’il est compréhensible que ces justifications soient peu audibles, tant l’abattage total des troupeaux constitue une catastrophe économique et sociale pour les éleveurs, prétendre qu’elles sont inexistantes fausse le débat.
«Races rustiques» ou «vaches laitières»
En premier lieu, l’idée que la maladie serait notoirement mortelle pour moins d’1 % des animaux est non seulement contredite par les données scientifiques existantes, mais aussi potentiellement trompeuses s’agissant des cheptels français. En effet, comme le notait auprès de Libération Stéphanie Philizot, présidente de la Société nationale des groupements techniques vétérinaires, les chiffres varient sensiblement d’un pays à l’autre, et surtout d’une race animale à l’autre.
Dans la littérature scientifique – essentiellement constituée de données extra-européennes –, le taux de létalité, c’est-à-dire le nombre de morts parmi les bêtes infectées dans un cheptel, atteint couramment les 10 %. Le taux de mortalité, calculé, lui, sur l’ensemble d’un cheptel, donc incluant également les bêtes non contaminées, est logiquement plus faible, mais oscille fréquemment entre 1 % et 5 %. Le risque de décès apparaît plus élevé chez les animaux qui n’ont jamais été confrontés à la maladie, les génisses, ainsi que les bêtes les plus jeunes.
Interrogé sur le cas français, Eric Cardinale, directeur scientifique de la santé animale à l’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire, soulignait une variabilité attendue à l’échelle nationale, «les races rustiques des Pyrénées-Orientales» étant moins sensibles à une telle infection «que les vaches laitières, notamment les Prim’Holstein».
Fortes baisses de production
Autre problème pointé par Eric Cardinale : certains animaux peuvent être asymptomatiques mais porteurs de la maladie, et donc rester des maillons de sa transmission. Dès lors, pour être efficaces, des stratégies d’isolement temporaire ne pourraient se limiter aux seuls animaux malades. Par ailleurs, empêcher les allers et venues des insectes, vecteurs de la maladie, vers les sites de quarantaine, paraît techniquement très compliqué.
La stratégie européenne d’abattage systématique, quant à elle, semble être une leçon tirée de l’épidémie de DNC survenue dans le sud-est de l’Europe en 2015. Comme le note notre interlocuteur de l’Anses : «La Grèce et la Bulgarie, qui avaient mis en place la vaccination et l’abattage total, sont les deux pays qui ont éradiqué la maladie le plus rapidement : en deux ans. Certains pays qui n’ont fait que vacciner, avec une couverture de 75 %, ont mis un an ou deux de plus.»
La mortalité, en outre, n’est pas le seul paramètre pris en compte pour amener les autorités sanitaires européennes à imposer l’abattage. En plus des souffrances engendrées par la fièvre et les croûtes qui se développent sur la peau des bovins, la maladie engendre de fortes baisses de production (lait, masse musculaire), un risque accru d’avortement spontané, et une baisse de la qualité du cuir.
Ces nombreux points doivent être mis dans la balance pour décider de la façon d’agir, aussi est-il pour le moins surprenant de les occulter.




