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Iran : comment des images d’archives et l’IA ont semé la confusion à propos des rassemblements pro-régime

Lundi 12 janvier, des milliers de partisans du régime ont manifesté en Iran. Mais en ligne, la circulation de photos de 2020 et de vidéos générées par IA a alimenté les accusations de manipulation portées par les opposants aux mollahs.

Les relais du régime ont souvent utilisé sur les réseaux des images du cortège funèbre du général Soleimani datant du 6 janvier 2020. (Saeid Zareian/DPA.Getty Images)
Publié le 14/01/2026 à 12h02

Pour répondre au vent de révolte qui souffle sur l’Iran depuis le 28 décembre, le régime des mollahs avait appelé ses partisans à descendre dans la rue à Téhéran et dans les autres grandes villes du pays, lundi 12 janvier. Alors que l’accès à Internet était coupé, limitant ainsi la diffusion d’informations des opposants au pouvoir, des images de ces contre-manifestations ont été publiées sur les réseaux sociaux par des médias affiliés au régime et des comptes soutenant l’Iran. Si certaines correspondent bien aux rassemblements pro-régime, d’autres proviennent de manifestations plus anciennes et sans lien avec la mobilisation du 12 janvier.

Des images prises par l’agence de presse turque Anadolu et l’agence de photographie italienne NurPhoto montrent que la mobilisation a été importante dans la capitale, notamment autour de la place Enqelab (ou Enghelab). Les vidéos et photographies des deux agences attestent de la présence de milliers de manifestants pro-régime, qui ont défilé en brandissant des drapeaux aux couleurs de la république islamique d’Iran, des portraits de l’ayatollah Ali Khamenei ou encore des pancartes hostiles aux Etats-Unis et à Israël.

Cette démonstration de force a également été mise en scène par les médias proches du pouvoir. La radio-télévision publique de la république islamique d’Iran (Irib) a notamment diffusé des images aériennes, filmées par drone ou depuis un hélicoptère, montrant d’importants rassemblements dans plusieurs grandes villes du pays et renforçant l’impression d’une mobilisation massive.

Grossir la mobilisation

Mais au milieu de ces images, des relais du régime théocratique ont aussi diffusé des contenus sortis de leur contexte pour grossir la mobilisation. Sur le réseau social X, plusieurs comptes ont ainsi relayé des images antérieures aux manifestations du lundi 12 janvier, donnant l’impression d’un appui populaire massif. Pour ce faire, ils ont le plus souvent repris des photographies du cortège funèbre du général iranien Qassem Soleimani, organisé le 6 janvier 2020 à Téhéran. Tué par un raid américain le 3 janvier 2020, ce commandant militaire avait alors suscité d’importants hommages dans le pays.

Lundi, plusieurs publications, rédigées en arabe ou en anglais, ont partagé cette photographie de la place Azadi, à Téhéran, prise le 6 janvier (et qui sert même d’illustration sur la page Wikipédia des obsèques de Qassem Soleimani), pour présenter «le peuple iranien aujourd’hui contre Trump».

Cette autre photo de la place Azadi, également prise le 6 janvier 2020, a été partagée par le journaliste libanais Khalil Nasrallah, avec ce commentaire : «Un pays fortifié par son peuple ne peut être renversé par les tempêtes. C’est une loi immuable de l’histoire.» Après que plusieurs internautes se sont moqués de lui, en lui indiquant qu’il s’agissait d’une vieille photographie, il a fini par reconnaître que c’était une photo ancienne, mais «symbolique», selon lui, de l’attachement du peuple iranien au régime actuel.

Afin de renforcer l’impression d’une forte mobilisation, certains comptes ont carrément eu recours à l’intelligence artificielle générative. Les résultats se sont néanmoins montrés peu convaincants. Telle cette séquence, présentée comme montrant des «scènes interdites sur les écrans des médias américains et occidentaux car elles sapent leurs récits et révèlent la vérité qu’ils tentent de dissimuler», mais où l’on observe que la foule se tient espacée artificiellement, comme alignée sur une grille, sans mouvements naturels des soutiens du régime et sans les drapeaux que l’on aperçoit sur les photographies des agences de presse.

Plus absurde encore, une vidéo montrait un immense drapeau du régime chiite, déroulé sur des dizaines voire des centaines de mètres.

Mais en regardant de plus près, on distingue des bustes de protestataires flotter au milieu de la toile, en dehors de toute logique. En remontant l’origine des images, on constate que leur auteur s’est spécialisé dans la création de contenus générés par IA, tour à tour favorables aux partisans et aux opposants du régime iranien.

Climat de suspicion

Toutes ces images ont alimenté un climat de suspicion, au point que de nombreux opposants ont accusé les autorités de n’utiliser que des images anciennes. Mais ces dénonciations n’étaient pas toujours étayées par des preuves solides et s’appuyaient souvent sur des articles de fact-checking qui portaient sur d’autres images.

Dans ce contexte, Grok (l’intelligence artificielle du réseau social X vers laquelle se tournent malheureusement souvent les utilisateurs pour vérifier des informations) et les discussions dans les «notes de la communauté», chargées de contextualiser les publications, ont parfois remis en cause l’authenticité de certaines vidéos, sans pour autant apporter de preuves solides attestant qu’il s’agissait réellement d’images d’archives. L’IA de X s’est ainsi trompée en affirmant que des images montrant la place Enqelab, située dans le centre de Téhéran, avaient été filmées dans la ville d’Ahwaz. Grok semble avoir cédé à l’influence du discours opposé au régime, mais aussi à la forte ressemblance des images des rassemblements passés et actuels, toujours organisés aux mêmes endroits de la capitale.

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