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Que sait-on de l’arrestation en Turquie d’un footballeur israélien qui arborait un message de soutien à l’Etat hébreu ?

Sagiv Jehezkel est l’un des deux seuls joueurs israéliens à évoluer dans le championnat turc. Poursuivi pour «incitation publique à la haine et à l’hostilité», il doit retourner en Israël ce lundi 15 janvier.

Sagiv Jehezkel après avoir marqué dimanche 14 janvier. (DHA. AFP)
Publié le 15/01/2024 à 16h47

La joie des supporters du club de football d’Antalya après le but inscrit lors du match contre Trabzon, dimanche 14 janvier, a vite été douchée. En cause : un message brandi par le buteur de cette équipe du sud de la Turquie, l’attaquant israélien Sagiv Jehezkel. Lors de sa célébration, le joueur a levé le poignet, dévoilant un bandage sur lequel était inscrit «100 jours, 7.10», en référence à l’attaque perpétrée par le Hamas sur le sol israélien, le 7 octobre, date qui marque aussi le début de la guerre à Gaza.

A l’issue du match, qui se jouait en début d’après-midi dans le stade d’Antalya, Sagiv Jehezkel a été arrêté et exclu par son club. Très rapidement, la direction de l’Antalyaspor a réagi en condamnant l’attitude de son joueur et en annonçant son exclusion. «Sagiv Jehezkel, qui a agi contre les valeurs nationales de notre pays en partageant l’écriture sur son poignet après avoir marqué un but à la 68e minute du match que nous avons joué contre le Trabzonspor, a été exclu de l’équipe sur décision du conseil d’administration», explique un communiqué diffusé en fin d’après-midi dimanche. Dans la foulée, le porte-parole du club a déclaré aux médias turcs que les avocats de l’Antalyaspor travaillent à la résiliation du contrat de l’international israélien de 28 ans, qui devrait intervenir «dès que possible», comme l’a notamment rapporté l’agence de presse Anadolu. Le président du club, lui, a écrit sur les réseaux sociaux qu’il estime que Sagiv Jehezkel «a fait de la propagande en partageant l’écriture sur son poignet», et ce «à l’insu» du reste de l’équipe, ajoutant qu’il n’autorisera «jamais un comportement contraire aux sensibilités» de la Turquie. L’Antalyaspor, qui avait initialement partagé une photo de la célébration sur les réseaux sociaux, l’a supprimée dès le début de la polémique. En outre, même la Fédération turque de football y est allée de sa déclaration, expliquant que ce geste «porte atteinte à la dignité humaine et à la conscience de la société turque», et que la décision d’exclure le joueur était «appropriée».

Le joueur finalement remis en liberté après un interrogatoire avec le procureur

Sur instruction du procureur général d’Antalya, la branche sportive et la branche antiterroriste de la police de la province d’Antalya ont procédé à l’interpellation du footballeur qui, plus tard dans la soirée, a été placé en détention afin d’être entendu. Dans le cadre de l’information judiciaire qu’il a ouverte, le parquet reproche à Sagiv Jehezkel d’avoir commis le délit d’«incitation publique à la haine et à l’hostilité», a indiqué le ministre de la Justice, Yilmaz Tunç. Après que sa «déposition a été recueillie au commissariat de police dans la nuit» de dimanche à lundi, Sagiv Jehezkel a été envoyé en milieu de matinée «au palais de justice d’Antalya par les équipes de la Direction de la sécurité du département de police d’Antalya pour être interrogé devant le parquet antiterroriste», déroule le média local Akdeniz Manset, qui a publié les images de son arrivée au palais de justice. Il avait auparavant «été soumis à un examen de santé», précise Anadolu. A la suite de l’interrogatoire mené par le bureau du procureur, ultime étape des procédures impliquant le joueur, où il a «témoigné pendant environ quarante-cinq minutes par l’intermédiaire d’un traducteur», Sagiv Jehezkel a finalement été remis en liberté. La date de son procès n’a pas encore été annoncée.

Le footballeur incriminé a pu quitter la Turquie en fin d’après-midi ce lundi, d’après un tweet du ministre turc de l’Intérieur Ali Yerlikaya. Tandis que les équipes de l’Antalyaspor se penchent toujours sur la résiliation de son contrat, le porte-parole du club avait annoncé, vers midi, que le joueur devait rentrer en Israël en avion privé dans la soirée. Confirmant ainsi l’information donnée, quelques instants plus tôt, par le ministère israélien des Affaires étrangères. Un communiqué explique que les équipes du ministère ont travaillé «avec toutes les autorités compétentes en Turquie afin d’obtenir la libération rapide» du footballeur. «La Turquie est devenue une sombre dictature qui va à l’encontre des valeurs humanitaires et des valeurs du sport», a déclaré le ministre des Affaires étrangères, Israël Katz. «Quiconque arrête un joueur de football pour un acte d’identification avec 136 personnes enlevées, aux mains d’une organisation terroriste meurtrière depuis plus de cent jours, représente une culture du meurtre et de la haine», a-t-il développé, se référant à l’estimation officielle israélienne du nombre d’otages toujours détenus dans la bande de Gaza. Katz a conclu en appelant «la communauté internationale et les organisations sportives internationales à agir contre la Turquie et contre son recours politique à la violence et aux menaces contre les athlètes». «Pendant ce temps, le dirigeant turc Erdogan héberge honteusement des membres du Hamas dans son propre pays», a même lancé l’organisation américaine Stop Antisemitism. Les autorités israéliennes avaient appelé leurs ressortissants à quitter la Turquie dès le début du conflit, en raison du très fort sentiment pro-palestinien dans le pays.

«Je veux que la guerre se termine»

Selon le média turc NTVSpor, qui dit avoir consulté la déclaration de Sagiv Jehezkel au commissariat, celui-ci s’est défendu devant la police de toute provocation ou manque de respect. «Je ne suis pas un partisan de la guerre», a déclaré l’international israélien, poursuivant : «Je fais partie des personnes qui pensent que cette période de cent jours devrait se terminer maintenant. Je veux que la guerre se termine.» «Je n’ai manqué de respect à personne depuis mon arrivée en Turquie. Le point sur lequel je voulais attirer l’attention était la fin de la guerre», a-t-il encore assuré. Mais le pouvoir turc ne l’entend pas ainsi. Le ministre de la Justice a dénoncé un «geste hideux» qu’il dit interpréter comme l’expression du soutien du «massacre d’Israël à Gaza», tandis que son gouvernement continuera «à se tenir aux côtés des opprimés palestiniens». Quant à Omer Çelik, porte-parole de l’AKP, le parti du président Recep Tayyip Erdogan, celui-ci est allé jusqu’à qualifier Jehezkel d’«esclave de la haine». L’exécutif turc a plusieurs fois qualifié Israël d’«Etat terroriste», et dénoncé les actions de Tsahal à Gaza comme constituant «un crime contre l’humanité» ou «un génocide». Mais toute la société turque n’approuve pas les sanctions adoptées contre Sagiv Jehezkel. Le quotidien de centre gauche Cumhuriyet a par exemple titré sur une arrestation «à cause de sa joie».

En parallèle du cas Sagiv Jehezkel, le seul autre joueur israélien du championnat turc se retrouve lui aussi en délicatesse avec son club. Eden Karzev, lui aussi membre de l’équipe nationale israélienne du haut de ses 23 ans, a partagé dimanche sur Instagram une publication dans laquelle s’affiche le chiffre 100, suivi du message «Ramenez-les à la maison MAINTENANT». Le post d’origine, mis en ligne là encore à l’occasion des cent jours de la guerre entre Israël et le Hamas, émane du compte de la Fédération sioniste australienne. Une capture d’écran de la story d’Eden Karzev a notamment été relayée par un groupe de supporteurs de son club d’Istanbul, le Basaksehir, connu pour sa proximité avec la présidence turque. «Nous ne voulons pas de partisans sionistes qui ignorent les valeurs et les sensibilités de notre pays», écrit le groupe d’ultras. Le club du Basaksehir a communiqué, pour sa part, sur l’ouverture d’une enquête disciplinaire, tandis que le joueur a été sommé de fournir «une défense écrite», après avoir «violé les instructions disciplinaires du club en publiant sur son compte personnel sur les réseaux sociaux un message qui contredit les sensibilités de notre pays».

Mise à jour : Le 15 janvier à 17 h 05, ajout du tweet annonçant que Sagiv Jehezkel a quitté la Turquie.

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