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Un adolescent palestinien affirme avoir subi des violences lors de sa détention, Israël dénonce une manipulation

L’état de santé de Mohammed Nazzal, jeune Palestinien libéré par Israël le 28 novembre, fait depuis l’objet d’affirmations contradictoires. Il assure avoir été battu en prison, quand les autorités israéliennes dénoncent une manipulation. Le dossier médical, transmis par la famille à CheckNews confirme des fractures aux deux mains.

Mohammad Nezzal (à droite), l'un des enfants prisonniers palestiniens libérés, le 28 novembre à Ramallah. ( Issam Rimawi/Anadolu. AFP)
Publié le 02/12/2023 à 20h29

Libéré dans la nuit du lundi au mardi 28 novembre, dans le cadre de l’accord d’échanges de détenus et d’otages entre Israël et le Hamas, le cas du jeune Palestinien Mohammed Nazzal suscite depuis une controverse. Au cœur des débats : l’état de santé dans lequel il aurait quitté les geôles israéliennes. Sur des images diffusées par plusieurs médias arabophones après sa libération, Mohammed Nazzal apparaît en effet lourdement immobilisé par deux bras plâtrés, portés en écharpe. Il dénonce de graves violences subies en détention, dans les semaines précédentes.

Frappé avec «des barres en métal»

Ainsi, auprès de l’agence de presse turque Anadolu, il affirme : «Depuis le 7 octobre, nous vivons dans des conditions de santé très difficiles. Les soldats de l’occupation nous ont brutalement battus jusqu’à ce qu’on perde connaissance. On pleurait de douleur.» Et d’ajouter qu’on lui «a constaté une fracture à un doigt et d’autres contusions sur des parties du corps.»

Dans d’autres interviews, il détaille que les geôliers l’ont notamment frappé avec des «barres en métal». «J’ai eu mal pendant des semaines, quelqu’un m’aidait à manger et à boire. J’étais au sol.» Il indique aussi qu’aucun traitement ne lui a été donné.

A la question : «Ils t’ont cassé les mains ?» Il répond : «Oui et aussi mes doigts. Je viens de revenir de l’hôpital, ils m’ont dit que j’avais les os écrasés et que j’avais besoin d’une opération.»

En réponse, plusieurs officiels israéliens ont diffusé une courte vidéo de sa sortie de prison, afin de montrer au monde entier que le jeune homme a été bien traité en prison. Sur ces images, on le voit quitter l’établissement pénitentiaire en apparente bonne santé, dans des habits propres, les bras non bandés et libres. On constate que pour grimper dans le bus de la Croix-Rouge, le garçon n’utilise pas ses bras pour tenir la rampe, mais semble s’appuyer légèrement de sa main gauche sur un siège.

Côté israélien, on invoque «Pallywood»

La directrice de communication du ministère des Affaires étrangères israélien, Tamar Schwarzbard, ironise d’ailleurs dans un post visionné plus de 577 000 fois : «Il a quitté la prison avec deux bras parfaitement fonctionnels. Est-ce qu’il a glissé en sortant du bus ?» De son côté, Ofir Gendelman, le porte-parole du Premier ministre israélien dans le monde arabe, dénonce un nouvel épisode de «Pallywood», néologisme utilisé pour nier les souffrances du peuple palestinien dans le contexte de la guerre.

Auprès de CheckNews, le service pénitentiaire israélien s’appuie également sur ces images pour assurer : «Nous voyons clairement et distinctement qu’il monte à bord du bus de la Croix-Rouge avec ses deux bras pleinement fonctionnels. Avant sa libération, le prisonnier a été examiné par un médecin et aucun problème médical n’a été diagnostiqué. Les allégations de violence contre cet ancien prisonnier sont fausses et servent à une fausse propagande palestinienne, dont le but est de nuire à la réputation d’Israël.»

Le fait que l’adolescent ne soit pas plâtré ne suffit pas à démontrer une supposée supercherie. Mohammed Nazzal apparaît dans une vidéo d’Al-Jazeera tournée de nuit. Il vient à peine d’être libéré et de descendre du bus de la Croix-Rouge, à Ramallah. Il est environ deux heures du matin le 28 novembre. Ses deux bras sont bandés, et pas encore plâtrés. Il porte uniquement le bras droit en écharpe. Selon une journaliste arabophone de Libération, le jeune garçon explique alors qu’il a été soigné par la Croix-Rouge, dans le bus, à sa sortie de prison. Il dit aussi qu’il a été frappé en détention et qu’il a au moins un doigt cassé. Ce n’est que sur les images tournées de jour, le lendemain, que l’ado est montré avec un dispositif de soins plus poussé : deux bras plâtrés en écharpe. Ici, il affirme alors qu’il sort de l’hôpital et vient de rentrer chez lui.

Contactée par CheckNews, la Croix-Rouge n’a pas souhaité confirmer avoir apporté les premiers soins au jeune homme à bord du bus, car elle ne commente pas les cas individuels. L’institution confirme toutefois qu’un médecin était bien à bord du convoi de prisonniers libérés, durant lequel le jeune homme a vu ses bras être bandés.

Un dossier médical cohérent

Révélés par le média arabophone Misbar, des éléments médicaux auxquels CheckNews a également eu accès par le biais de la famille du jeune homme de 18 ans confirment les blessures dont il fait état. Il s’agit d’un compte-rendu hospitalier et d’images de radiologie, hébergées sur un lien sécurisé d’un logiciel de radiologie, accessible uniquement par un mot de passe fourni au patient.

La famille du jeune homme nous a aussi fait parvenir des photographies montrant Mohammed Nazzal en train de passer les radios. D’autres encore montrent que son dos est recouvert de bleus. Selon les déclarations de ses proches, des premiers bandages ont été enroulés sur les bras du jeune homme par la Croix-Rouge dans le bus. Puis des plâtres ont été posés sur ses bras à l’hôpital «afin qu’il ne bouge pas ses mains, pour qu’il ne se blesse pas davantage». A cet égard, les radios obtenues par CheckNews montrent des images avec et sans plâtre, prouvant que ces derniers ont bien été posés à l’hôpital.

Le compte-rendu, rédigé en anglais, indique que le jeune a été admis aux urgences du Palestine Medical Complex, un hôpital de Ramallah, à 2h58 le 28 novembre. Un horaire compatible avec les différents éléments de chronologie disponibles, puisque le jeune homme a été filmé à environ 2 heures du matin à Ramallah après sa descente du bus de la Croix-Rouge, à Ramallah.

Il est précisé dans le compte-rendu que «le patient s’est présenté en raison d’une douleur bilatérale aux mains, une douleur au genou gauche et une douleur au dos, après avoir été frappé par des soldats en prison il y a une semaine». En termes de diagnostic, on lit que le jeune souffre d’une «fracture déplacée de la tête du deuxième métacarpien droit» et d’une «fracture peu déplacée de la tige du deuxième métacarpien gauche». L’équipe médicale a proposé que le jeune homme soit «admis pour observation et évaluation complémentaire et pour une éventuelle fixation chirurgicale», mais la famille a refusé, indiquant qu’elle préfère que ces analyses soient conduites dans sa ville d’origine, à Jénine, en Cisjordanie.

CheckNews a montré les clichés radiologiques à un chirurgien de la main et à un radiologue français. Ils indiquent que «l’âge osseux» apparent sur les radios laisse penser que le patient est un adolescent, estimant l’âge entre 14 à 16 ans. Ce qui est légèrement inférieur à l’âge de Mohammed Naazal, qui a 18 ans, selon la famille ou les autorités israéliennes (même si le compte rendu indique 19 ans).

Les deux spécialistes interrogés par CheckNews confirment tous les deux que les radiographies présentées par la famille montrent des fractures à chaque main, dont une plus sévère à la main droite qui justifie une opération chirurgicale. Un diagnostic cohérent avec celui du compte-rendu de l’hôpital.

Provocation des gardiens

Enfin, ce vendredi 1er décembre, la famille de Mohammed Nazzal a également fourni à CheckNews une photo prise, selon les métadonnées, ce jour à 12h18 : elle montre le garçon dans sa chambre, les deux bras toujours dans le plâtre. Sa famille indique que le jeune homme n’a pas encore été opéré et qu’elle souhaiterait qu’il puisse être soigné à l’étranger.

L’équipe de vérification de la BBC, qui a eu accès aux mêmes éléments médicaux que CheckNews (et a abouti aux mêmes conclusions), a pu s’entretenir avec le jeune homme, qui a réitéré et précisé ses accusations. Selon le jeune homme, quelques jours avant sa libération, des gardiens de prison israéliens sont entrés dans sa cellule avec un microphone et un haut-parleur et ont tenté de provoquer les prisonniers en applaudissant et en criant leurs noms. «Quand ils ont vu que nous ne réagissions pas», a déclaré Mohammed Nazzal à la BBC , «ils ont commencé à nous battre». «Ils nous ont arrangés pour que les prisonniers âgés soient placés à l’arrière et les jeunes devant. Ils m’ont emmené et ont commencé à me battre.»

Comme le rapporte la BBC dans son article, de nombreuses accusations de mauvais traitements ont été formulées par des prisonniers palestiniens ces dernières semaines. La BBC indique avoir recueilli le témoignage de six prisonniers libérés ces derniers jours, affirmant tous avoir été battus. Israël affirme de son côté que les prisonniers sont détenus dans le respect de la loi.

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