Dans une scène pénible de Foxcatcher (Bennett Miller, 2014), on voit le champion Dave Schultz (toujours excellent Mark Ruffalo), lutteur médaillé d'or aux JO de 1984, contraint de faire l'éloge, pour les besoins d'un documentaire intox, du milliardaire détraqué (Steve Carell) qui le finance : Dave a la plus grande difficulté à prononcer devant la caméra les mots qu'on lui dicte, «c'est mon mentor», tellement cela sonne faux. Cette fausseté résume toute la tragédie de Foxcatcher.
La meilleure saison de Buffy contre les vampires, la sixième, a un épisode, Once More With Feeling («Que le spectacle commence») où Buffy et ses amis, Spike inclus, sont irrépressiblement conduits à chanter (dans un pur style comédie musicale) chaque fois qu'ils ont quelque chose à dire, et cette emprise sur eux de la voix musicale les conduit à exprimer la vérité de leurs sentiments et de leur vie de façon touchante, juste à tous les sens du terme et y compris quand cela dissone (on pense au film de Resnais On connaît la chanson, où les voix venues des chansons populaires ont ce même effet de révélation).
Le cinéma parlant a cette capacité remarquable à faire entendre la justesse de tonalité - et son inverse, la fausseté de ton, qui n’est pas tant le mensonge que le caractère radicalement décalé, inexpressif de la parole. La justesse se définit alors par l’appropriation au contexte ET l’appropriation du sujet à sa voix, la capacité, dirait Stanley Cavell après Wittgenstein, à signifier ce qu’on dit, à faire sens.
Les séries télévisées, et particulièrement le genre sous-évalué de la sitcom, sont constamment aussi dans la recherche perfectionniste de la tonalité de l'échange conversationnel en situation. La forme brève du SMS ou du tweet offre à plus petite échelle un cadre innovant à cette exploration. C'est bien cette justesse qui a été collectivement recherchée et constamment évaluée, dans les commentaires, discours et actions de ces dernières semaines, après les attentats des 7 et 9 janvier et la grande manifestation du 11 janvier. Chacun(e) cherche les mots justes, sans forcément parvenir à sonner juste (surtout quand il ou elle revendique cette justesse ou prétend parler pour tous). Mais cette volonté de véridicité - comme exigence commune par rapport à soi-même, contre la tendance habituelle à demander aux autres ce qu'on n'exige pas de soi - a été une nouveauté, dans le discours des intellectuels comme des gouvernants. Elle s'enracinait dans l'exigence ordinaire, présente chez tous les manifestants du 11 et au-delà, de liberté et de protection de l'expression ; pas forcément des mots - lesquels, comme le disait Ralph Waldo Emerson, peuvent régulièrement nous «chagriner» par leur fausseté - mais spécifiquement de ce toucher juste qui est commun à l'exécution musicale, aux mots de la conversation, aux gestes amicaux et, bien sûr, au dessin qui, par exemple la couverture du Charlie collector, relève d'une adéquation plus forte et lisible que toute vérité représentationnelle.
Le philosophe du langage J.-L. Austin, auteur de Quand dire, c'est faire (éd. Seuil, 1991) et aussi du Langage de la perception (éd. Vrin, 2007), a exploré cette multiple capacité du langage ordinaire à tomber juste («fit»), à s'ajuster avec précision ; et à toucher, susciter des sentiments, affiner les perceptions ; mais aussi à agir sur les personnes et les choses et à accomplir des actes (comme promettre, épouser, rompre ; et aussi, humilier, trahir, consoler). Pour cela, Austin distingue trois espèces bien connues d'actes de langage, locutoire (dire quelque chose), perlocutoire (avoir un effet par le fait de dire quelque chose, par exemple choquer quelqu'un par une expression), illocutoire (faire quelque chose dans le fait même de dire quelque chose, par exemple appeler au meurtre, l'approuver, inciter à la haine raciale).
Tous les jugements ordinaires que nous portons aujourd’hui tiennent dans ces distinctions fines, qu’il faut apprendre patiemment à tracer dans le langage ordinaire. Qui décide qu’un acte de langage humilie ou appelle au meurtre ? Choquer, est-ce un acte juridiquement condamnable ou moralement discutable ? Il faut faire la différence, dans chaque situation, que ce soit pour des fresques pornographiques, pour des provocations racistes d’où qu’elles viennent. Que nos mots ou nos expressions soient aussi des actes de diverses sortes, c’est précisément ce qui permet et articule leur justesse ; c’est sans doute aussi ce qui doit nous faire repenser les effets, la force, et la liberté de nos expressions. Et défendre celle de tous les autres.
Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Paul Beatriz Preciado et Frédéric Worms.




