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Libération

Masques Attacks !

Publié le 13/03/2015 à 18h46

Où sommes-nous ? Dans une manufacture de casques d'escrime ? L'arrière-cuisine du musée Grévin ? L'atelier d'un artiste contemporain ? Chez un savant fou qui se pique de fabriquer des humains ? Non, dans un hôpital. Plus précisément, comme l'indique la légende, au «service de radiothérapie du pôle oncologie du CHU de Bordeaux». Et ces structures de plastique sont des «masques de contention thermoformés utilisés pour le traitement radiothérapeutique des cancers ORL et encéphaliques». Etranges pour qui n'a jamais été confronté à la maladie, elles sont tristement connues des autres.

Lundi, Libération consacrait sa une à «La purge qui menace l'hôpital», et révélait, via son spécialiste santé, Eric Favereau, l'existence d'un texte confidentiel répondant au doux nom de «kit de déploiement régional du plan Ondam à destination des ARS». Soit un plan de mesures drastiques visant à baisser les coûts et faire 10 milliards d'euros d'économies d'ici à 2017. Cette photographie qui accompagnait l'écrit proposait une autre dimension à celle, concrète et journalistique, du scoop. En dépit d'une force réelle, probablement due au fait qu'elle soit insondable, ce n'est en aucun cas une image artistique. Elle est d'ailleurs issue d'une source tout ce qu'il y a de plus générique : Phanie, une agence spécialisée dans l'imagerie médicale. Sur le site internet de l'entreprise, on voit se côtoyer des plans d'opération chirurgicale, des coupes de cellules, des gros plans de piqûres ou une jeune fille qui mange un yaourt.

Revenons à cette image. Que voit-on ? Une tringle métallique de penderie d’où tombent des crochets (de boucher) qui suspendent eux-mêmes les fameux masques. Plus que des «masques», ce sont des armatures résillées, trouées comme des passoires à spaghetti, qui s’adaptent à la forme du visage, couvrent le cou, les épaules et le haut du torse. Au cours des traitements par radiothérapie, elles permettent de diminuer les incertitudes de positionnement pendant les séances. Le travail des médecins serait d’ailleurs de calmer les patients quant à ces sarcophages anxiogènes et enfermants.

Il y a ces mains anonymes qui manipulent les masques. La personne porte un pull et une montre strassée. Pas de blouse blanche ou de gants stérilisés, on n'est pas ici dans une image stéréotypée de la réalité hospitalière. Cette image a une autre dimension, rêveuse ou cauchemardesque, c'est selon. Elle nous invite à divaguer, à se demander à quoi peuvent bien ressembler les vraies gens dont les visages ont été ainsi thermoformés. Incroyablement contemporaine, elle l'est avant tout par son jeu de couleurs : c'est une déclinaison de parme, de lilas ou de mauve. Le futur a changé de teinte. Autrefois, la science-fiction déclinait des surfaces cliniques et blanches. Depuis quelques années, notamment avec Avatar ou Prometheus, des couleurs plus chaudes, comme le cyan ou le magenta, sont apparues par touches numérisées dans notre imaginaire.

Ces masques de contention sont des heaumes qu'on enfile pour affronter la maladie. Cette image nous interroge sur ce qu'est un masque. Ce n'est pas du maquillage de geisha qui annule tous les traits, ni l'une de ces enveloppes de peaux humanoïdes que les aliens de Mars Attacks ! enfilent pour cacher leurs traits extraterrestres et horribles. Les masques violets ressemblent à ceux sur qui ils ont été moulés. Mais ils les séparent du monde. Même détachés de leur contexte hospitalier, leur forme leur donne l'air d'armures. A quoi servent les masques ? Certains les utilisent pour se cacher, et dissimuler ce qu'ils jugent mal en eux ; d'autres les enfilent pour se façonner une nouvelle identité, parfois collective, comme les Anonymous. Cette photographie laisse planer un doute, avec ces mains sans visage qui saisissent un masque. On ignore ce qu'elles vont faire de cet objet humanoïde et comment elles vont se réinventer.

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