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Libération

Nous sommes un «nous» divisé

ParFrédéric Worms
professeur de philosophie à l’Ecole normale supérieure
Publié le 20/03/2015 à 17h36

Il y a dans l’idée même d’un parti nationaliste quelque chose de contradictoire et de violent. Car que dit-il au fond, sinon qu’il ne peut reconnaître la légitimité de ses adversaires ? Et comment le pourrait-il puisqu’il ne prétend pas s’opposer à eux au nom d’une idée, mais au nom d’une identité ? Puisqu’il prétend représenter non pas une partie, mais le tout ? Puisqu’il ne s’agit pas pour lui (et pour ceux qui acceptent de le suivre) de se situer et de reconnaître les autres (plusieurs autres qui plus est, par exemple une gauche et une droite) dans un débat commun, mais de les confondre tous, par opposition à soi ? Il ne dit pas des autres qu’ils ne sont pas d’accord sur un destin commun, mais qu’ils sont différents et à exclure du commun.

Ainsi, ce qu’un parti nationaliste refuse, plus encore peut-être que les différences extérieures, qu’il rejette aussi et qui suscite toutes les xénophobies, c’est la division intérieure. C’est la possibilité de la discussion, qui est aussi celle du désaccord, lequel désaccord peut porter parfois sur des questions essentielles, et peut-être même sur toutes les questions essentielles. Sauf une. Une seule chose sur laquelle on pourrait et devrait être tous d’accord, et qui est la possibilité du désaccord elle-même. Ou encore, si l’on veut être plus précis, la compatibilité d’une appartenance commune et d’un désaccord profond.

Il ne s’agit pas là simplement d’un argument abstrait, logique, formel. Il ne s’agit pas seulement de cette «éthique de la discussion», sur laquelle Habermas a fondé le «patriotisme constitutionnel» et avec lui l’unité démocratique de l’Allemagne dans les cinquante dernières années et aujourd’hui encore. Cet attachement à un cadre commun de discussion qui, pour permettre la discussion, n’est plus lui-même (une fois admis par tous), sujet à discussion.

Car il faut aller plus loin. Il faut soutenir que tout attachement réel et commun est fondé sur la reconnaissance d’une diversité et d’une division. Non pas seulement la diversité dont on parle (et avec raison) lorsque l’on parle du «vivre ensemble», ou de la «coexistence», c’est-à-dire de la coexistence dans le politique entre des sphères différentes d’appartenance (par exemple culturelles, ou «religieuses»). Non pas seulement cette différence extérieure, bien plus multiple que l’on ne croit encore, mais une division intérieure, avec ce qu’elle peut avoir de plus difficile qu’on ne croit aussi.

Tout «nous» réel est un nous divisé et chacun de nous le sait bien. On nous parle de la famille mais chacun sait ce qu’est un repas de famille. On nous parle de communauté, mais qui ne voit qu’elles sont toutes traversées de divisions, et d’abord de l’intérieur. Les liens les plus forts n’empêchent pas les discussions les plus vives et ce sont ceux qui les reconnaissent qui, non seulement y résistent, mais s’en nourrissent (autant que des recettes familiales et des rites communs). Tout attachement est un attachement critique. L’Europe est plus forte et plus unie même, aujourd’hui, d’être plus divisée. Et (cela a déjà été souligné) «l’esprit du 11 janvier», si «esprit» il y a, en un sens qui ne soit pas seulement spectral ou fantomatique, ce sera un esprit critique, plein de discussions et de divisions, unanime et critique à la fois, jamais l’un sans l’autre.

Mais cela ne suffit pas encore. Un pas supplémentaire doit être fait, qui est nécessaire et positif autant que difficile. C’est le pas qui conduit de la division au déchirement, lequel seul est capable de reconduire à l’unité (y compris, quand il le faut, nationale) ! Car ce qu’il faut reconnaître, c’est que ce «nous», aussi divisé soit-il, est aussi (quand c’est une société politique) le sujet d’une histoire où il peut commettre et avoir commis des actes injustes qui contredisent ses principes mêmes et qui peuvent susciter un déchirement légitime et inévitable. Or, c’est ce déchirement entre les actes que l’on réprouve et ceux que l’on reconnaît, dans ce «nous» dans lequel on se reconnaît, qui est la source et le fondement de l’attachement le plus profond. Non pas d’un parti nationaliste, contradictoire en son essence, mais d’un patriotisme critique, cohérent dans son déchirement. Car il sait qu’il lui faut lutter toujours contre deux adversaires. Contre les adversaires qui peuvent menacer de le détruire, y compris cet unanimisme sans critique qui est en réalité une exclusion plus violente encore. Mais aussi contre ses propres risques intérieurs, ces actes qu’il faut reconnaître auxquels il oppose cependant ceux qui peuvent les réparer, les transformer, faire avancer cette unité critique, principes et diversité. Un patriotisme critique, plus fort de savoir qu’il lui faut lutter toujours non pas sur un seul mais sur (et contre) deux fronts.

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Paul B. Preciado et Frédéric Worms.

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