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Libération
Chronique «philosophiques»

Appeler les «ajayus»

Bruce Jenner interviewé par ABC (capture d'écran). (DR)
ParPaul B. Preciado
philosophe, il enseigne la philosophie du corps à l'université de New York et à Princeton
Publié le 08/05/2015 à 17h36
Il y a quelques jours, Maria Galindo, artiste et chaman-activiste bolivienne, de passage à Barcelone, m’a dit qu’elle était allée, devant la porte du musée où j'ai longtemps travaillé, appeler mon «ajayu». Maria m’a expliqué que l’ajayu est comme l’âme, pour les Aymaras. Pas l’âme religieuse mais l’âme politique, la structure subjective qui fait de chacun d’entre nous une force singulière. Elle m’a raconté que là où quelqu’un est blessé, là où son rêve s’est brisé, son ajayu demeure, cheminant sans direction. Et le mien, assurément, doit marcher dans le coin. Elle l’a appelé et l’a attendu patiemment, car l’ajayu, me dit-elle, est plus fragile que le cristal, plus délicat que la porcelaine. Et si tu le perds, c’est comme si tu étais mort.

Pendant ce temps, je déambule sans mon ajayu, dans les rues de New York (où j'enseigne actuellement), noyé dans le bruit zigzagant des hélicoptères qui observent un escadron de plus de mille policiers dispersants les manifestants rassemblés pour protester contre l'assassinat de Freddy Gray à Baltimore. Un drone, qui pourrait bien être à la recherche de l'ajayu de Gray, passe au-dessus de ma tête. Seuls ses éclairages intermittents, rouges et verts, sont visibles dans la nuit. Je me dis qu'est venu le temps des drones. J'allume mon téléphone et vois que l'entretien dans lequel Bruce Jenner, ancien champion olympique mondialement connu pour sa carrière sportive - et ex-beau père des sœurs Kardashian -, parle avec la journaliste vedette d'ABC Diane Sawyer de son changement de sexe est propulsé trending topic. Il y a eu le temps du faucon et de la colombe, désormais nous sommes dans le temps du drone et du tweet. Le temps de la surveillance interstellaire et de l'auto-vigilance médiatique. Et j'ignore si je suis Charlie, ou pas, mais je sais que, vagabond et avançant sans mon «ajayu», moitié mort et moitié vivant, je suis un improbable croisement entre Freddy Gray et Bruce Jenner.

Les paparazzi attendaient depuis des jours que Bruce Jenner sorte à la porte de sa maison de Malibu, portant une robe et du maquillage. Ils l'attendaient comme la police attend qu'un corps non blanc lève une main pour ouvrir le feu. Ils veulent vérifier s'il a fait l'ablation de la pomme d'Adam, s'il a les seins qui ont poussé. La plus grande démocratie néolibérale de la planète distribue des opportunités de vivre, d'être considéré comme un citoyen politique, en fonction d'épistémologies visuelles binaires : différences sexuelles, de races ou de genres. Twitter s'est enflammé comme si une robe à rayures vertes était un colt 45 - quoi qu'en réalité, dans 32 des Etats nord-américains, Bruce pourrait porter un colt 45 beaucoup plus facilement qu'une robe. Puis il y a eu l'entretien à la télévision et Bruce a déclaré : «Je suis une femme.»

Il essayait désespérément de trouver une reconnaissance dans la sphère publique dominante par un exercice athlétique d’autodésignation. Mais il s’est vite excusé: on peut continuer de l’appeler «il», il ne veut blesser personne, le plus important ce sont ses enfants, et d’être un bon patriote. Il n’y a pas de reconnaissance sans normalisation. Les Aymaras diraient qu’il s’est laissé voler son ayaju. Et soudain, ce studio de télé, le salon de n’importe quelle maison connectée au canal ABC, n’importe quel ordinateur, mon téléphone mobile se convertissent en bloc opératoire dans lequel se déroule un processus de réassignation sexuelle. La conversation intime globale avec Diane Sawyer occupe l’espace auparavant réservé aux freak show, à la clinique ou au tribunal. L’entretien condense toutes ces rhétoriques : la confession, le diagnostic, l’évaluation médicale, le châtiment public, la soumission au système. Toute tentative de remettre en question la métaphysique de la présence vient s’écraser contre l’écran. Il n’y a pas de relation linéaire entre l’amélioration des conditions de vie des personnes transgenres et l’accroissement de leur visibilité dans les médias. Le fait que Jenner accède à la toute première place des recherches Google n’est que la parodie d’un déplacement politique : à la fois mouvement stratégique pour la reconnaissance d’autres formes de vie, et en même temps processus de contrôle et de surveillance du genre via les moyens de communication. C’est à l’intérieur de cet espace étroit de conventions et de normes que notre genre est constamment fabriqué, et où il peut être remis en question. Le genre n’existe que comme l’effet de ces processus sociaux et politiques, ratés ou naturalisé, de représentation - l’ajayu n’a pas de genre. Mais alors où est l’ajayu de Bruce Jenner ? Je l’appelle, d’où je suis.

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Paul B. Preciado et Frédéric Worms.

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