S’il y a une erreur et même une imposture, elle consiste à unifier dans une même «identité» (pour la revendiquer ou la critiquer) tous ceux qui ont défilé le 11 janvier 2015.
Ce que cette «manifestation» a de nouveau rendu possible, n’est-ce pas plutôt une division, une discussion, un débat, justement sur cette question de l’identité ?
Il nous semble que tel est bien le cas. Il fallait cette manifestation pour introduire à nouveau une identité divisée, en marquant les deux extrêmes que sont d’abord la haine et le meurtre liés à cette clôture des identités, et aussi le refus de principe de la haine et du meurtre, refus qui ne peut donc figer personne dans une identité, pas même (et surtout pas d’ailleurs) ceux qui ont commis ces meurtres et ces actes (puisque ce sont les actes qui font les êtres et non pas les essences !). Sur tous les écrans et dans toutes les conversations du monde, c’est donc le débat sur la limite des revendications identitaires, qui a ainsi commencé.
Mais alors, qu’y a-t-il de nouveau dans le débat qui a suivi cette fois le 11 janvier, qui porte même sur le sens critique de ce 11 janvier, et qui trouve partout une nouvelle forme d’intensité ? C’est d’abord, bien sûr qu’il y a réellement un risque de récupération identitaire et non critique du 11 janvier, en France même (sans parler des suprématistes américains). Mais si ce risque existe, il importe donc de ne pas tomber dans une autre version de cette assignation identitaire ! On peut et on doit critiquer la récupération extrême du 11 janvier, comme celle, non moins identitaire, de la laïcité, par exemple par une extrême droite parfois suivie par une certaine droite. Comment la laïcité pourrait-elle être une identité ? Ne voit-on pas la contradiction dans les termes mêmes ? Il est déjà plus compliqué de critiquer le discours mené au nom de la République, qui est d’autant plus essentiel qu’il est menacé, lui aussi, d’une récupération identitaire et même partisane («les républicains»). Mais, il peut devenir réellement grave et dangereux, cette fois, au nom d’une sociologie, certes, plus nécessaire que jamais, de caricaturer les manifestants en les réduisant à une identité supposée (comme s’y risque parfois Emmanuel Todd).
Mais, ce débat franco-français, avec ses risques (et ses chances), rejoint alors un autre débat mondial, disons pour résumer entre deux «gauches», qu'une discussion récente avec un ami à Boston, tout comme la polémique entre écrivains américains à l'occasion du prix décerné à Charlie par le Pen Club (et auquel certains ont refusé de s'associer), nous permettent de toucher du doigt. Il y a de bonnes raisons de critiquer certains usages de la laïcité et de dénoncer certaines critiques des religions, lorsqu'elles visent des communautés sujettes, historiquement et socialement, à domination et à discrimination. Mais justement : l'essentiel, selon nous, est là ! Une certaine gauche américaine risque de tendre, au nom de ce qui relève en fait de la justice sociale et historique à une essentialisation identitaire et culturelle. Ce à quoi elle nous rappelle (ici, mais aussi là-bas !), c'est à ne pas en rester à une laïcité formelle comme telle, mais à la compléter par une politique réelle de justice (sociale, politique et historique), et de non-discrimination effective. Si tel est le cœur du débat entre les deux positions, alors, elles sont non seulement compatibles mais inséparables ! De même que l'on peut à la fois revendiquer la publication de Charlie, et la construction de lieux de cultes dignes et libres, et surtout la non-réduction de qui que ce soit à une identité supposée.
On comprend alors que ce deuxième débat, lui aussi, soit mondial, avec et grâce à un «11 janvier» dont le «concept» (comme Derrida parlait de celui du 11 septembre) doit constamment être repris et discuté. Cela rejoint tous les autres débats du moment, avec un seul mot d’ordre selon nous : justice globale. Citons en seulement deux, mais essentiels. Les «migrants». Qui ne voit que cette injustice globale, hantée par tant d’autres, reconduira tous les risques, bien loin qu’en leur nom on puisse la perpétuer ? L’éducation, ensuite. Qui ne voit ici que l’histoire nationale et globale, bien loin d’être incompatibles, sont inséparables ? Elles se recoupent notamment sur les questions de justice et la vocation «mondiale» de la France (si souvent revendiquée) ne saurait être unilatérale, elle se renforcera même de se savoir menacée ou concernée par des injustices passées ou présentes et, plus encore, de promouvoir ce que l’on pourrait appeler un esprit critique international.
Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Paul B. Preciado et Frédéric Worms.




