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Libération
Chronique «A contresens»

Le Panthéon, des héros en prison

L'hommage national se fonde sur un culte de l’individu, en parfaite contradiction avec les actes héroïques de ces personnes décédées.

Lors de la cérémonie d'entrée au Panthéon, mercredi. (Photo AFP)
Publié le 29/05/2015 à 18h26

On a beaucoup parlé de l'entrée au Panthéon de quatre figures de la Résistance : Geneviève de Gaulle, Germaine Tillion, Pierre Brossolette et Jean Zay. Si l'on a entendu quelques piques quant à cette manie d'augmenter la population du célèbre temple républicain - la France serait obnubilée par sa mémoire car elle craindrait l'avenir (le Figaro du 27 mai) -, personne n'a osé critiquer le choix des nouveaux arrivants. Certes, les quatre élus ne sont pas les seuls résistants à jouir de leur immortalité rue Gay-Lussac. Mais puisqu'ils sont entrés tous les quatre au même moment, on peut s'interroger sur cette manière de rendre hommage aux «héros», à ces gens qui sont prêts à être torturés et à mourir pour une cause qu'ils estiment juste.

Ces récompenses se fondent sur un paradoxe que l’on ne met jamais en avant. Elles regorgent d’un culte de l’individu, en parfaite contradiction avec les actes héroïques de ces personnes décédées. En se tuant pour ne pas dénoncer ses camarades, Pierre Brossolette nie l’individu qui est en lui. La récompense post-mortem pourrait faire penser que son geste était intéressé : il cherchait à entrer au Panthéon. Comme s’il s’agissait de noyer la beauté de son geste dans des calculs hypothétiques vis-à-vis de sa gloire posthume. Ces hommages sèment un doute sur le véritable mobile des actes héroïques passés et à venir. Ils vont jusqu’à compromettre la survie de l’héroïsme en le ramenant à cet héroïsme de pacotille des islamistes à qui l’on promet, après le sacrifice de leur vie, de jouir des délices d’un paradis bourré de vierges et de ne jamais manquer de rien au sein de leur famille.

Si l’héroïsme de personnalités comme Jean Moulin ou Pierre Brossolette a été si fort, c’est parce qu’il était gratuit. Ils ont pris tous les risques, sans savoir si les nazis allaient gagner ou être vaincus, si leur terrible martyre allait faire l’objet d’un quelconque souvenir, si leurs proches allaient cracher sur leur mémoire. Déposer leurs cendres rue Gay-Lussac comme s’ils avaient gagné le droit d’y être, alors qu’ils ont refusé celui de vivre à n’importe quel prix, c’est une façon d’insulter leur geste. Ces récompenses nourrissent une idéologie fausse et inégalitaire qu’ils auraient été les premiers à contester.

Ces gens n’étaient pas des héros : ils ont commis des actes héroïques dans des circonstances exceptionnelles. Ils ne sont pas nés «spéciaux», ils ignoraient le rôle magnifique qu’ils allaient jouer dans l’histoire. A l’heure de s’engager, de résister, de souffrir, de mourir, ils ont pensé qu’ils n’avaient pas le choix. Ils n’ont pas été libres d’accepter ou de refuser de devenir des héros. La décision de les ranger au Panthéon, afin que les «générations futures» s’en inspirent, suppose néanmoins qu’ils aient eu la liberté de faire autrement. Comment, à l’inverse, pourrait-on les ériger en exemples ? Par ailleurs, on espère ne pas avoir à croiser de leur vivant des héros comme ceux entrés au Panthéon le 27 mai, alors que l’on aimerait rencontrer Hugo, Voltaire ou Marie Curie. Il est préférable de vivre en paix parmi les lâches qu’en guerre parmi les héros.

Arrêtons d’en rajouter : il est temps de faire sortir tous les héros du Panthéon. De les libérer de cette prison dans laquelle ils côtoient les plus honorables : écrivains, philosophes, scientifiques proches du culte de l’individu et de l’idée méritocratique. Ces hommes et ces femmes qui, contrairement aux héros, peuvent devenir des exemples pour les générations à venir. Les héros devraient faire l’objet de célébrations anonymes, récompensant les forces sociales, intellectuelles et morales qui les ont traversés. Ces forces, que nous espérons, n’auront pas besoin de se réveiller tout de suite.

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