Menu
Libération
Chronique «Philosophiques»

L’humanitaire est (enfin) une politique

La crise des migrants révèle un continent déchiré de l’intérieur. Désormais, il faut tenir les deux bouts de l’émotion et de l’action, du secours et de l’institution, de l’urgence et de l’histoire.

ParFrédéric Worms
Professeur de philosophie à l’Ecole normale supérieure.
Publié le 10/09/2015 à 18h06

Il se peut que nous assistions à un événement historique considérable : l’apparition, au grand jour, du sens politique caché de notre époque. Rien de moins. Mais, n’est-ce pas trop dire ? Je m’explique.

Lorsque, en 1978, Jean-Paul Sartre et Raymond Aron se réconcilièrent à l’Elysée, sous l’égide de Glucksmann, pour lancer un appel au secours des «boat people», tout le monde y sentit confusément un tournant d’ordre historique. N’était-ce pas la fin d’une époque et l’entrée dans une autre ? Oui, certes. Mais laquelle ? Les presque quarante années qui suivirent furent celles d’une longue et profonde déchirure à ce propos.

Pour les uns, il fallait, selon le mot d’ordre d’alors, celui des premiers Médecins du monde, «sauver les corps». Et n’est-ce pas encore aujourd’hui la première urgence ? Mais, pour les autres, cet impératif moral consacrait l’abandon de la politique. Déjà, à leurs yeux, la réconciliation au fond silencieuse de Sartre et Aron laissait augurer de la perte de tous les repères, avec la perte de toutes les oppositions. Et n’est-ce pas cela, en effet, la politique ?

Puis, les crises «humanitaires» qui suivirent ne firent, en apparence au moins, que confirmer ce diagnostic, partout dans le monde. L’envoi en urgence de l’aide humanitaire occidentale s’est accompagné trop souvent d’une absence de politique, quand il ne fut pas la caution des pires politiques. Et les guerres néocoloniales menées au nom des droits de l’homme ont failli discréditer ces derniers. On se souvient des polémiques qui ont jalonné toute cette époque. Des deux côtés, on claironnait la fin de la politique, pour s’en réjouir ou pour la déplorer. Tout semblait confirmer les critiques sentencieuses («Les droits de l’homme ne sont pas une politique») ou les déchirements internes (ainsi au sein de Médecins sans frontières), à propos des droits de l’homme, et de l’humanitaire, sinon de l’humanité.

Mais voici que survient une crise «humanitaire» qui fait imploser tout cela de l’intérieur (et d’abord, le mot lui-même, comme, enfin, le mot «migrant») et qui - sous nos yeux - change tout. Ou qui révèle ce qui n’était jusqu’alors qu’à moitié apparent. Une crise, humanitaire mais aussi politique. Et au plus haut degré. Pour deux raisons concrètes, et inséparables.

Parce que ce n’est plus l’Occident qui prétend, depuis sa paix définitive, aller au secours des crises persistantes, ailleurs dans le monde. Mais parce que, de manière brutale, c’est la misère du monde qui brise cette fois les digues de l’Occident pour venir (au sens tragiquement littéral) mourir sur ses plages. Et qui vient, aussi, révéler ses contradictions et ses guerres internes. Cette urgence, que l’on n’est pas allé aider, mais qui vient exiger son dû, elle change tout. Si vous voulez «sauver les corps» - et c’est impératif -, il faudra aussi ouvrir vos cœurs, et d’abord vos côtes - et aussi votre discours. La contradiction éclate. L’humanitaire (il faudra d’autres mots) est une politique, implique une politique. Mais, ce n’est pas n’importe quelle politique. C’est une politique contre une autre. Car cette vague ne vient pas s’échouer sur la grève d’une bonne conscience unanime, mais révéler un continent déchiré de l’intérieur.

Il y a deux projets. Les uns qui veulent non seulement expulser ici ou là, mais refaire une Europe de l’expulsion, de l’exclusion, voire pire encore. Les autres qui désormais doivent, pour accueillir, lutter contre cette idéologie dont les conséquences sont mises à nu, dramatiquement et presque in extremis, avant qu’elle ait totalement gagné et gangrené les esprits. Surtout, et c’est essentiel, il faut non seulement lutter contre cette politique, mais en construire une autre. Tout dans cet accueil exige désormais une construction, des actions, des institutions, des choix, une politique ici même et partout dans le monde. Il ne s’agit pas seulement de secourir mais de définir le sens de ce secours, de cet accueil, et de ce mouvement, cette poussée, cette transformation, qui est une transformation du monde. Comprendre qu’il implique et relance une économie, une éducation, une société. Une géopolitique.

Ainsi, on n’a plus le choix. Il faut tenir les deux bouts inséparables de l’émotion et de l’action, du secours et de l’institution, de l’image (ainsi cette photo récente, atroce) et du sens, de l’urgence et de l’histoire. Nous dictant des tâches. Chacun, dans la société et la cité, acteur et citoyen, deux fois impliqué. Nous donnant la clé cachée des années qui avaient précédé, partagées si violemment entre le moralisme arrogant des uns et la politique sarcastique des autres. Ce n’est plus de cela qu’il s’agit. Il ne s’agit plus d’aider ailleurs en se croyant sauvé ici, d’aggraver le mal des autres en masquant le mal des uns. Politique désormais déchirée des deux côtés du monde, déchirée du côté des pays de l’exil, déchirée du côté des pays de l’accueil. Et ainsi commune. Celle de l’époque. A reprendre. A construire. A inventer.

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Paul B. Preciado et Frédéric Worms.

Pour aller plus loin :

Dans la même rubrique