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Chronique «Interzone»

Le peuple des errants

A Istanbul, télescopage de la Biennale d’art contemporain, du million et demi de migrants transitant vers l’Europe et d’un chien vagabond. Dénuement à la Diogène «citoyen du monde» ?

ParPaul B. Preciado
Commissaire à la Documenta 14 (Kassel et Athènes)
Publié le 25/09/2015 à 17h46

La première fois que je le vois, il monte le long des pentes du quartier de Beyoglu, à Istanbul. Son poil est noir et sale, il est blessé au cou. Je le suis, mais il m'évite, il avance sans s'arrêter, sans regarder rien ni personne. Il grimpe jusqu'à Firuzaga. Un vendeur a déroulé ici ses tapis, qui recouvrent complètement la route. Les piétons et les voitures peuvent passer dessus, ça n'a pas l'air de le contrarier. La rue est un salon à ciel ouvert. Si les passages parisiens étaient pour Walter Benjamin un espace extérieur se repliant sur lui-même pour devenir intérieur bourgeois, ce qui se passe ici, c'est exactement l'inverse. Le tapis est un foyer bidimensionnel qui se déploie sur l'asphalte, installant une hospitalité aussi intense que précaire. Mais à l'usage de qui ? Quel est le peuple qui a droit au foyer ? Comment redéfinir le demos, au-delà du domos ?

Avec la fatigue d’avoir tant déambulé, je dors en marchant et je rêve que ces tapis sont ma maison et que cette créature étrangère est mon chien. Nous nous allongerions et je passerais la journée à le caresser. Mais il ne s’arrête pas. Il porte un anneau de plastique jaune à l’oreille : numéro 05801. Un signe de traçabilité qui dit qu’il a été identifié comme animal vagabond et stérilisé. Je le suis de l’autre côté de la place Taksim, nous nous enfonçons dans Tarlabasi et Mete. En à peine cent mètres, nous sommes passés des allées où les femmes portent le tchador à celles où les travailleurs transsexuels dénudés exercent la prostitution. Bien que ces statuts de la féminité paraissent opposés, ils ne sont que deux modalités (résistance mimétique et subordination subversive) de la survie dans le capitalisme néolibéral : ici s’opère une alliance inattendue entre définition théologique de la souveraineté masculine et production pharmacopornographique du désir et de la sexualité. L’artiste et activiste Nilbar Gures me racontera que, chaque mois, on assassine au moins une femme transsexuelle sans que la police ne mène la moindre enquête.

Entre la foule et les voitures de Taksim, je perds la trace du vagabond et je continue seul le parcours des musées et des galeries prévu pour la Biennale d’art d’Istanbul (1). L’organisation de la Biennale nous transporte en bateau depuis le port de Kabatas jusque Büyükada, une des îles des Princes, ancienne enclave grecque aujourd’hui convertie en destination estivale pour les classes turques aisées. Je navigue sur le Bosphore avec l’impression de pénétrer l’aorte du cœur du monde. Le battement de la cité devient la systole et la diastole de la planète. La chaleur humide se convertit en brume et efface les contours de l’interminable côte d’une ville de 16 millions d’habitants.

Le guide de la Biennale d’Istanbul, dirigée cette année par Carolyn Christov-Bakargiev, annonce un engagement en faveur des politiques féministes et écologiques. Pourtant, quand on débarque sur l’île, ce qui surprend le plus est l’état famélique des centaines de chevaux attelés aux charrettes rétro-kitsch qui véhiculent les touristes jusqu’au monastère et aux miradors. Adnan Yildiz, curateur et activiste turc, m’explique que, chaque hiver, les chevaux sont sacrifiés ou meurent de faim dans les établissements vides de l’île - il n’est pas rentable de les alimenter hors saison.

Plus tard, un autre bateau emmène quelques collectionneurs et commissaires de Büyükada jusqu’à Sivriada, la petite île sur laquelle l’artiste Pierre Huygue expose son installation. Ici gisent les restes des ancêtres de notre chien vagabond. En 1910, dans le processus de modernisation d’Istanbul, plus de 50 000 chiens furent capturés et abandonnés là. Sans eau ni nourriture, ils furent condamnés à se dévorer les uns les autres, avant de mourir. On dit que les hurlements ont résonné pendant des semaines. Ce qui me surprend le plus n’est pas qu’ils aient été déportés (l’exclusion est une technique nécropolitique ancestrale) mais qu’en entendant leurs plaintes, nul n’ait été capable de venir à leur secours.

Par le plus grand des hasards, en sortant du taxi collectif qui me laisse sur la place Taksim, je recroise le même chien blessé, «05801». Je recommence à le suivre. Cette fois, il me mène jusqu’au parc Gezi, où il retrouve d’autres chiens marqués, comme lui. Le peuple des vagabonds stérilisés. Chacun d’entre eux est le final d’une longue histoire de survie. Plus tard, l’artiste Banu Cennetoglu me racontera que, chaque nuit, le parc se remplit de milliers de réfugiés humains qui, comme les chiens, viennent y dormir. Environ un million et demi de réfugiés transitent par Istanbul, en route vers l’Europe. Erdogan avait d’abord conçu le projet d’en retenir quelques-uns comme main-d’œuvre précaire et de les transformer en otages électoraux à qui on donnerait l’asile en échange de leur vote. Mais la pression démographique a été considérée excessive et désormais la Turquie n’aspire plus qu’à être un énorme mais rapide pont sur le Bosphore, immense passage dans lequel le réfugié perd toute condition de citoyen politique, dans son transit de l’Asie vers l’Europe, transformé en chien vagabond.

Dans le parc Gezi, les concepts fondateurs de la politique occidentale (souveraineté, monnaie, Etat) perdent sens et, contre Platon et sa République, se dresse Diogène le cynique, le philosophe des chiens, nouvelle figure de la politique-monde. Défiant les classifications gouvernementales de la Grèce antique, lorsqu'Alexandre demande à Diogène de quelle cité il était originaire, il répond : «Je suis un citoyen du monde (kosmopolitês) Plutôt que les pouvoirs de la cité athénienne, Diogène, nu et dormant dans une jarre, choisit le parlement des chiens ; plutôt que les lois du plus fort, il préfère la force du rire ; au droit civique de la guerre, il oppose la paresse et la masturbation. Contrairement aux communautarismes eurocentrés de Hegel et au cosmo-colonialisme humaniste de Kant, Diògene nous invite à un cosmopolitisme matérialiste, irrévérent et animiste dans lequel le vivant (humain ou chien) en tant que corps est toujours sujet d'une citoyenneté mondiale.

L’intensité et la violence des mouvements migratoires planétaires exigent aujourd’hui et avec urgence le passage à une nouvelle citoyenneté-corps-tapis qui s’opposerait et transgresserait les lois des Etats-nations au sein desquels règne la citoyenneté-capital-terre. Ce changement de statut n’a rien à voir avec la forme ou la qualité de l’aide humanitaire. Si le néolibéralisme a aboli les frontières économiques, il est désormais nécessaire de renverser les politiques. Sans cette transformation, la communauté économique européenne sera pour les réfugiés une nouvelle île Sivriada où, sans reconnaissance politique ni support matériel, ils sont condamnés à s’entredévorer avant de mourir.

(1) La Biennale d'Istanbul a lieu jusqu'au 1er novembre.

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