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Chronique «Philosophiques»

Où sont les «philosophes» ?

Alors que l’étiquette est devenue une marque de suspicion, toute une génération de philosophes sait se confronter aux problèmes du moment et des vivants.

ParFrédéric Worms
Professeur de philosophie à l’Ecole normale supérieure.
Publié le 08/10/2015 à 18h06

Vous vous demandez peut-être : «Où sont les "philosophes" ?» Et vous n’avez pas tort. Vous n’avez pas tort de poser la question, vous n’avez pas tort de mettre des guillemets sur l’objet de cette question ! Car cette étiquette, «philosophe», est devenue, avec raison, une marque de suspicion, précisément parce qu’elle est devenue - à vide en quelque sorte - une marque de légitimité ou plutôt une marque de fabrique ! Imagine-t-on de dire de quelqu’un qu’il est philosophe sans pouvoir mentionner sa philosophie ? Imagine-t-on même de parler de Sartre en disant «le philosophe Sartre» ? On savait qu’il avait une philosophie, et on n’avait pas besoin de le dire, sinon pour introduire son propos et s’effacer devant lui, comme il faisait, devant sa philosophie. Mais voici qu’on dit le philosophe «x» et on n’a plus besoin de rien d’autre, il peut en quelque sorte tout se permettre. Mais ce n’est pas ici la question.

La question que nous posons est un peu différente. Ce n'était pas «qu'est-ce que la philosophie ?» ou «qui peut s'en réclamer ?» (car, c'est ouvert, multiple, complexe, même s'il faudra bien poser et affronter cette question). Mais plus précisément : «Où sont les philosophes ?» Où sont-ils, ceux qui ne sont pas forcément présents dans le débat public comme philosophes, mais dont on sait qu'on a besoin, quand on a besoin de philosophie ? Or, à cette question, la réponse est simple. Si vous voulez savoir où est la philosophie, regardez ailleurs ! Regardez vers les questions vivantes, brûlantes, du moment présent, regardez vers les problèmes, regardez vers les pratiques, et vers ceux qui tentent de les comprendre, en ce moment ! Regardez du côté des arts, des sciences et de la politique. Mais, quand je dis politique, je ne dis pas des opinions politiques, je dis des problèmes politiques, nouveaux, urgents. Et de ceux qui tentent de les affronter, de les penser, et d'abord de les comprendre et qui, donc, se mettent d'abord à l'écoute des faits. Quoi ! On peut se dire philosophe sans tenter de comprendre les «migrations» qui traversent notre monde ! Et en se permettant malgré tout d'avoir une opinion à leur sujet, une opinion de philosophe ? Quoi ! On peut «en parler» et se dire philosophe sans chercher à s'informer ? Sans travailler ? Sans lire de sciences humaines ni sociales, ni bien sûr de témoignage et de littérature, et d'abord de reportage et de journalisme informé, critique, construit ! Quoi ! Ce sont les journalistes qui rapportent et amplifient des opinions outrées, et non pas les philosophes qui se mettent à l'école de la vérité, qui exigent la vérité ? Ce n'est pas que le philosophe soit l'expert ni le savant. Il ou elle confrontera les faits aux principes, et les principes aux conséquences, et cela sans trahir les principes. Bien au contraire, il ou elle les renouvellera, par un usage informé et critique. On a payé pour cela, depuis deux siècles. Il ou elle sera là où le philosophe a toujours été : dehors. «Chose parmi les choses, homme parmi les hommes» (Sartre). Vous voulez savoir où sont les philosophes ? Ils ou elles se confrontent aux créations des arts et des sciences, aux épreuves des vivants. Ils ou elles ne prennent pas au mot les revendications d'avant-garde (il y a du nouveau dans la peinture, la musique, la poésie, pas seulement contre elles). Ils ou elles ne se détournent pas des maladies et de leurs remèdes, des catastrophes et de leurs effets, de la pauvreté ni de la violence. Où est le philosophe ? Cherchez la connexion, la relation. Le nouveau se définit par là. Si entre deux œuvres ou deux problèmes il y a un lien, alors il y a du nouveau, alors un moment commence. La relation comme critère. Comme épreuve (car le médecin ou le musicien ne se payent pas de mots). Oui, il y a (oui, en France) toute une génération de philosophes qui se confrontent aux problèmes du moment, aux problèmes des vivants. Non pas contre l'histoire de la philosophie, car les œuvres ont été tissées ainsi, chacune en leur temps. Mais contre les «philosophes» qui n'ont plus d'autre objet, sinon leurs opinions. Nous ne citerons pas de noms.

Mais les autres sont inconnus ? N'apparaissent que par instants, ici ou là ? Pourquoi ne voit-on pas ces relations dont nous parlons ? C'est qu'il faut des médiateurs pour faire la relation, la faire voir (même si elle est là). Il y en a, qui lisent, qui font lire. Mais rarement sur la scène ou dans la provocation. Or il semble ne rester de l'histoire aujourd'hui que la forme vide de la provocation. Une transgression qui confirme d'ailleurs ce qu'elle transgresse (la force des principes, mais qui ne suffit pas). Pourtant cette «philosophie» réduite à la transgression n'est qu'une impression. Il y a celles et ceux qui parlent des urgences et des nouveautés du moment, qui participent à sa constitution. Il ne s'agit pas de lutter pour un mot, une étiquette ou un titre. Mais de distinguer entre le geste vide de la rupture et le geste réel de la relation qui nous relie non seulement à la vie, mais aux raisons de vivre.

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel et Frédéric Worms.

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