C'était il y a presque un demi-siècle, cette époque onirique où l'extrême gauche semblait moderne, où la gauche se livrait à d'homériques batailles idéologiques, où les intellectuels progressistes paradaient et accaparaient le devant de la scène, cependant que la droite présidait, gouvernait et gagnait régulièrement les élections. On vit alors apparaître un homme jeune - 38 ans - inspecteur des finances, silhouette d'adolescent, débit fiévreux comme si les paroles s'épuisaient à suivre le rythme des idées, fumant cigarette sur cigarette, militant perpétuel, orateur et débatteur inlassable mais obscur, par ailleurs chaleureux, accueillant, agité, toujours présent, toujours ailleurs. Il rêvait de réinventer le monde et y consacrait ses jours et ses nuits. Pour l'heure, il tentait de concilier l'autogestion, le thème à la mode, avec le marché. Il était imprudent, il ne doutait de rien. En privé, Pierre Mendès France qui l'appréciait confiait volontiers : «il s'assagira et deviendra un excellent gouvernant social-démocrate».
Il s’appelait Michel Rocard, 85 ans cette année. François Hollande vient de l’élever à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur, la plus haute distinction de la République, à l’issue d’un discours admiratif et gai, balisant avec entrain et respect les engagements, l’œuvre et l’empreinte du symbole de la «deuxième gauche». Michel Rocard lui a répondu par ce qui constituait un testament politique solennel, grave, sincère, toujours sincère et, on ne se refait pas, parfois ésotérique. Sans se concerter, les deux hommes ont soigneusement évité la moindre allusion à François Mitterrand dont l’ombre planait dans cette pompeuse salle des fêtes où il avait si souvent pris la parole et dont le souvenir alimente à coup sûr les cauchemars du récipiendaire. L’éternel adversaire, le vainqueur faustien qui a toujours contrecarré, bloqué, piégé le champion de cette deuxième gauche qu’il exécrait. Idéalisme contre machiavélisme, éthique protestante contre science du pouvoir catholique, socialisme hérétique contre socialisme convenu, on pourrait faire une pièce de théâtre d’un dialogue imaginaire entre ces deux faces de la gauche de gouvernement. Mathieu Kassovitz contre Michel Bouquet.
Non pas que Rocard ait lui-même échoué au pouvoir, tant s’en faut. Ministre d’Etat, ministre du Plan, Mitterrand l’avait placé là en pénitence. Ministre de l’Agriculture, il avait, à la grande surprise du président de la République, été excellent, rénovant avec habileté l’enseignement agricole, négociant fermement à Bruxelles où son engagement européen (l’une de ces rares convergences authentiques avec le chef de l’Etat) lui valait des sympathies. Premier ministre durant trois ans, populaire, il a inventé le RMI et la CSG (qui devait rester modeste), a enraciné l’autonomie de gestion des entreprises publiques, a décentralisé, a tenté de moderniser l’Education nationale, travail de Sisyphe avec l’aide de Lionel Jospin. Il a su aussi dénouer le drame de la Nouvelle-Calédonie, gérée de façon exécrable par l’équipe Chirac. Un bilan plus que honorable, typiquement social-démocrate mais circonspect : Mitterrand enrageait littéralement de ne pas le voir avancer plus vite sur le dossier des retraites qu’il avait d’ailleurs lui-même très imprudemment compliqué en 1981. Les rapports entre le cabinet de l’Elysée et celui de Matignon étaient surréalistes. Le Président s’appliquait à entraver le Premier ministre qui rêvait de le défier. L’un humiliait, l’autre enrageait. Verbe assassin contre parler vrai.
On ne peut pas réduire Rocard à ses années de gouvernement. Il faut y ajouter plus de soixante-cinq ans de militantisme ardent, infatigable, malheureux et surtout, c’est l’essentiel, une production intellectuelle sans égale à gauche durant toute cette période. Lionel Jospin a plus et mieux gouverné, plus libre et a servi de surcroît par son autorité naturelle. Laurent Fabius a compté et parfois brillé, Jean-Pierre Chevènement a creusé avec panache le chemin sans issu du souverainisme de gauche. Michel Rocard, lui, a imaginé et a inventé de livre en livre, de discours en discours, une gauche moderne conciliant économie de marché et solidarité sociale, concurrence et régulation, morale et action, Europe et Nation, goût des responsabilités et désintéressement. François Mitterrand jouissait du pouvoir et de l’autorité, Michel Rocard s’en défiait.
Au total, la marque de Mitterrand est plus profonde que la trace de Rocard - onze fois ministre sous la IVe République, quatorze années à l'Elysée -, mais l'empreinte de Rocard est plus créatrice et plus prospective. Politique éternelle d'un homme supérieur contre politique novatrice d'un homme de bien. Tous deux ont des disciples, tous deux laissent des sillons. François Mitterrand a gagné la bataille du pouvoir, Michel Rocard la bataille des idées.




