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Chronique «Ré/Jouissances»

Serrer toutes les mains ou brandir le poing ?

Tentative de décryptage du moment où le syndicaliste CGT de Saint-Nazaire a empêché Hollande de lui saisir la pogne.

Francois Hollande face à Sébastien Benoît, syndicaliste réticent, à Saint-Nazaire le 13 octobre. (Photo David Vincent. AFP)
Publié le 19/10/2015 à 18h46

Personne n’a jamais refusé de me serrer la main. Ça doit laisser tout bête de se prendre un râteau de ce genre. On doit se sentir un peu paumé de la paume, vaguement manchot en tant que pingouin et pas loin de basculer dans un puits sans fond de ridicule.

Sinon je n’ai jamais fait un détour pour éviter une crapule croustillante ou un ennemi politique. D’abord, parce que j’aime la canaille, surtout quand elle est dans la débine. Ensuite, parce que je n’ai jamais croisé Jean-Marie Le Pen qui aurait pu représenter le parfait haïssable à braver symboliquement, histoire de lustrer ma gloriole bien-pensante. Aujourd’hui, le diable a chuté de haut dans la fange des miasmes familiaux. Il est vieux et fatigué mais sa capacité de nuisance contre le FN reste telle, que je l’embrasserais volontiers sur les deux joues. Pour ce qui est de Marine, une distante poignée de main suffira. Ce n’est pas parce que je constate l’inefficacité de toute diabolisation que je vais me jeter au cou de la dame. Je ne suis pas Onfray… Non, oubliez, c’est idiot de dire ça…

Tout cela pour vous raconter que je n’aurais pas aimé être à la place de François Hollande quand, à Saint-Nazaire, un syndicaliste CGT a refusé la main tendue.

Ce mardi-là, Hollande vient aux chantiers navals STX pour faire oublier l’affaire Air France, au monde ouvrier et aux âmes salariés. Pour cause de chemises déchirées et de dirigeants mis à nu, le pouvoir de gauche a pris fait et cause pour la direction d’une compagnie dont il est actionnaire et qui envisage 2 900 licenciements.

Avec la délicatesse qui le caractérise, Valls, de son côté, joue les pères fouettards. Il traite les agresseurs de «voyous». Puis, envoie sa police les tirer du lit. Pendant ce temps, ses forces de l’ordre chéries manifestent sous les fenêtres d’une ministre de la Justice qui devrait quitter un gouvernement dont le chef la traite avec autant de négligence réprobatrice.

Pour charger la barque, le mignonnet ministre de l’Economie laisse parler son inconscient langagier et prospérer son complexe de supériorité en pointant la «stupidité» de tels agissements. Hollande, lui, n’oublie pas qui l’a fait roi. Alors le voilà à Saint-Nazaire pour une séance d’ostéopathie des lombaires ouvrières. Masseur d’acrimonies, il se lance dans une tournée de serre-paluches qui est à l’élu ce que les gammes sont au pianiste, un impératif catégorique.

En face, la position du délégué CGT qui veut marquer sa réprobation n'est pas évidente. Il est plus facile de sacrifier aux rituels basiques que d'y contrevenir quand on n'est pas un va-de-la-gueule, ni un rentre-dedans. Sébastien Benoît ne porte pas l'agressivité en sautoir, ni la volubilité en bavoir. Le chaudronnier-charpentier n'a rien d'un histrion klaxonnant qui revendiquerait son quart d'heure de célébrité. D'ailleurs, depuis, il s'est évité la tournée des chaînes infos ou le portrait de der de Libé.

Le syndicaliste porte casque blanc et bleu de travail. Pour ne pas céder à l’entregent de Hollande et ne pas se laisser embobiner par sa bouille réjouie de notaire débonnaire, le délégué se fait opposant réfractaire et homme rétracté. Il croise dans le dos ses outils de travail manuel pour qu’ils s’évitent le réflexe d’aller au-devant d’une bienveillance avenante. Notez cependant que les extrémités jointes et dérobées aux regards ne se crispent pas en arguments frappeurs ni ne se lèveront en poings brandis.

Matois, Hollande tente de prendre son vis-à-vis par le bras à défaut de lui saisir la pogne comme d’autres se lèchent la pomme. D’une adaptabilité sans égale, le président d’un pays qui commence à garder ses battoirs à taloches dans ses poches reprend son quant à soi.

Il recule devant son contradicteur et répond doucement, mais sans rien céder aux idées adverses. Facilitateur d’apparence, Hollande maintient la logique social-libérale dévoilée début 2013. Dénonciation de toutes les violences contre attaque de l’agressivité patronale. Espoir de renouveau industriel contre mise en cause de l’Etat licencieur. Célébration enluminée du dialogue social contre «impolitesse» signifiante.

L’affrontement est civilisé mais bien plus idéologique que les bagarres de chiffonniers hystériques auxquelles se livrait Sarkozy avec un pêcheur du Guilvinec ou un visiteur du Salon de l’agriculture.

Avant, les mains s’avançaient pour prouver qu’elles ne cachaient pas d’armes. Aujourd’hui, cette connivence pacifique est refusée à un président qui n’a plus prise sur grand-chose. Même pas sur le pelotage de phalanges calleuses de plus en plus rétives à ses câlineries.

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