S’il y a des mots qu’on est content de voir ressurgir dans la langue, il en est d’autres dont on se passerait volontiers. Ainsi de la «mécréance», sinistrement remise au goût du jour par la prose de Daech. Est mécréant, au sens littéral, celui qui croit mal, qui a une mauvaise croyance, bref, toute personne qui ne croit pas comme vous. On est toujours le mécréant de quelqu’un. Le (bon) croyant, au contraire, serait donc celui qui adhère totalement à votre foi, adore votre Dieu et obéit à vos interdits. C’est ainsi que le mot «mécréant», dans le vertige d’une subjectivité débridée, ne vaut qu’en fonction du locuteur : juif, musulman, chrétien, athée, le mécréant, c’est l’autre.
Ce qui me déplaît dans le retour du mot «mécréance», c'est qu'on le fasse exister, voire qu'on prétende s'en servir pour penser. Car voilà un mot qui nous force à raisonner en termes religieux, ce qui revient toujours plus ou moins à séparer le bon grain de l'ivraie. Tout m'alerte, ces derniers temps. Ainsi l'autre soir, sur BFMTV, un consultant spécialiste de l'islam, faisant allusion aux menaces qu'il avait reçues - «hypocrite, mécréant» - s'est tourné face caméra, index pointé vers les assassins de Daech auxquels il s'adressait, mais donc aussi vers nous tous devant notre écran, et pendant près de deux minutes, a expliqué, moitié en arabe moitié en français, sa conception modérée de l'islam avant de terminer son discours, toujours face aux téléspectateurs, par ces phrases : «Dieu reconnaîtra les siens. Vive la République. Vive la France.» Au risque d'en choquer certains, cette échappée, quoique courageuse, m'a déplu. Dire «Dieu reconnaîtra les siens» à des millions de gens est une façon d'entériner la notion de mécréance. La formule est d'autant plus maladroite qu'elle fait référence à une phrase attribuée au légat pontifical Arnaud Amaury, chargé d'écraser les Cathares au début du XIIIe siècle. A un soldat qui lui demandait comment distinguer les fidèles des hérétiques durant le sac de Béziers ( !), il aurait répondu : «Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens.» La religion - «ce qui relie» - témoigne moins souvent d'un lien entre l'homme et Dieu que d'un regroupement communautaire - «les siens» - qui exclut les autres. Toute religion suppose une excommunication implicite, ce qui n'est pas le cas de la laïcité. Et je me suis demandé si, dans les mêmes conditions, on m'aurait laissé expliquer à Daech et aux spectateurs, les yeux dans les yeux, sans m'interrompre, que je ne croyais pas en un maître là-haut, que pour moi il n'y avait rien après la mort, ni houris ni paradis, et terminer par ces mots : «Charlie reconnaît les siens.» Je ne crois pas.
Je ne suis pas une farouche tenante de la laïcité, enfin si, mais pas fanatique. Je préférerai toujours faire cours à une fille voilée plutôt que de la savoir enfermée chez elle. Si pourtant l'expression de la foi dans l'espace public et médiatique me devient pénible en dehors de son créneau attitré, c'est qu'elle ouvre grand la porte aux réactionnaires de tout poil, qui rêvent d'abolir la loi de 1905 et, sous prétexte du sabre, veulent réintroduire le goupillon dans la société. N'entend-on pas le FN demander au citoyen de vibrer au sacre de Reims, lui suggérer de «manger français» (poisson le vendredi et cochonnaille les autres jours ?), remettre en question l'avortement ? Ne voit-on pas des sarkozystes envisager un concordat ? Une association catholique obtenir le refus d'exploitation pour la Vie d'Adèle - avant l'annulation du mariage homosexuel, sans doute ? Et quand Gabriel Matzneff, dans le Point, en appelle à «la transcendance» (lui qui n'a jamais dépassé le 7e ciel en mode mineure), à «la passionnante fête de la Nativité, au mystère de l'incarnation, au Verbe qui se fait chair, au Christ Dieu et homme», et reconnaît aux kamikazes le sens supérieur du sacrifice qui manque, selon lui, à notre jeunesse impie, on est dans une logique totalitaire de la mécréance. Richard Millet expliquant le massacre perpétré par Breivik la partageait déjà. Toujours le même combat : à bas les mécréants ! Matzneff en rajoute une couche en s'en prenant aux enseignants - ah oui, les curés, c'est irremplaçable, on a déjà entendu ça quelque part. Mais qui mieux que l'école laïque peut rappeler que la verticalité n'est pas forcément religieuse - l'art, la création, la fraternité, l'amour nous élèvent davantage - et que «Je crois» veut dire aussi : «Je ne suis pas sûr(e).»
Cette chronique est assurée en alternance par Olivier Adam, Christine Angot, Thomas Clerc et Camille Laurens.




