Jean-Luc Mélenchon a un rêve : devancer François Hollande au premier tour de l'élection présidentielle. François Hollande a une certitude : il devancera Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l'élection présidentielle. Tous deux ont un désir semblable, s'affronter ; un point commun, se passer de primaire ; un risque identique, se neutraliser si bien qu'aucun des deux ne se qualifiera pour le second tour de l'élection reine. Jean-Luc Mélenchon et François Hollande ont quelque chose des deux hussards, ennemis intimes et inlassables dans la fameuse nouvelle de Joseph Conrad, le Duel.
Jean-Luc Mélenchon est en campagne depuis dimanche 5 juin avec l'insolent rassemblement qu'il a réussi place de Stalingrad à Paris, au nez et à la barbe du Parti communiste clôturant le même jour son congrès. L'ex-ministre de Lionel Jospin n'a attendu le feu vert de personne. Il est parti en trombe. Son cri de ralliement pourrait être «qui m'aime me suive !». Pierre Laurent, secrétaire national conforté du PCF, tente de lui imposer un parcours plus collectif et plus traditionnel. En vain. Jean-Luc Mélenchon ne veut ni primaire ni entraves. Lui qui milite pour une VIe République plus parlementaire choisit pour lui-même les voies et les moyens de la République gaullienne, la rencontre d'un homme et d'un peuple, la personnalisation à outrance.
Jean-Luc Mélenchon est comme cela, intrépide et outrancier, vindicatif et charismatique, baroque et contradictoire, vociférant pour rassembler, dépensant des trésors d’éloquence, son arme suprême, pour mieux court-circuiter ses partenaires. Son objectif est évident : s’imposer comme le fédérateur de la gauche de rupture, domestiquer le Parti communiste, attirer à lui les débris épars d’Europe Ecologie-les Verts, couper la route de la candidature à l’acide Cécile Duflot, marginaliser les trotskistes, décourager Arnaud Montebourg, dissuader Nicolas Hulot.
C’est ambitieux, c’est aléatoire, c’est jouable. Jean-Luc Mélenchon veut rassembler les bataillons dispersés de la gauche protestataire. Il veut en être le général. Il rêve même de devenir le fossoyeur de la social-démocratie. Quitte à être du même coup le croque-mort de la gauche.
François Hollande ne fera officiellement connaître ses intentions qu'au mois de décembre. Elles font peu de doute. Comme tous les présidents sortants, le chef de l'Etat est bien déterminé à briguer un second mandat. Il sait que la décision ne dépend pas seulement de lui, c'est la grande différence avec ses prédécesseurs. Sa popularité est la plus faible qui ait jamais existé sous la Ve République pour un président. Ses troupes sont dispersées et démobilisées. Son électorat est découragé. Plus d'un de ses lieutenants est sceptique. Beaucoup spéculent déjà sur l'après-2017, c'est-à-dire dans leur esprit sur l'après-Hollande.
Avant de se déclarer, il doit faire la démonstration, c’est son engagement maintes fois réitéré, que la courbe du chômage s’infléchit désormais effectivement dans la bonne direction. Il doit aussi avoir prouvé son autorité (la loi El Khomri) et son poids en Europe (surtout si les Britanniques choisissent le Brexit). Il a besoin de restaurer suffisamment son image, avant décembre, pour qu’une dynamique potentielle puisse paraître crédible. Il doit enfin, ceci n’est pas le plus facile, trouver un concept intelligible qui annonce et légitime un projet différent pour un second mandat, car on ne peut être candidat sur un bilan, surtout quand celui-ci est tellement contesté.
Pour que François Hollande puisse être candidat, il ne suffit pas qu’il soit intelligent et habile, il faut aussi qu’il explicite, qu’il incarne et qu’il assume. Qu’il rende compréhensible ce qui n’a cessé de paraître confus, et sans ambiguïté ce qui jusqu’ici fut obscur. Il ne peut pas être un candidat entre deux eaux. Il a avoué sur France Culture qu’il se préoccupait de la trace qu’il laissera dans l’histoire. Encore faut-il qu’il la définisse. Oserait-il être le premier président candidat franchement social-démocrate ? Ceci n’arrive-t-il pas trop tard au moment où s’esquisse le social-libéralisme ? François Hollande ne peut pas être un candidat énigmatique.
Si tous ces préalables étaient levés, au moins assisterait-on donc à une franche confrontation entre les deux gauches, la gauche de rupture et la gauche de gouvernement, la gauche qui veut rêver et la gauche qui doit choisir. Ce peut être dans l’immédiat au détriment électoral des deux. C’est même le plus probable.
Ce peut être aussi l’annonce d’un retour, certes très ultérieur, à une France politique quadripolaire, avec deux gauches, une droite et une extrême droite. Ce qui serait le plus logique.




