Menu
Libération
Chronique «Ré/jouissance»

«Ma chère CGT, moi, Zlatan, je te soutiens»

Missive imaginée d’Ibrahimovic, attaquant suédois, volant au secours d’une CGT accusée de bloquer un pays avide de se laisser transporter par l’Euro.

Publié le 13/06/2016 à 17h11

Cher Philippe Martinez,

Je suis allongé sur mon lit, reconfiguré pour ma grandeur de haute altitude. Depuis ma chambre du château des Tourelles, à Pornichet, je vois les feux des cargos qui entrent au port de Saint-Nazaire. C’est bien la seule chose qui circule encore dans ton pays de merde.

Je rigole ! Tu sais bien que je me suis pris d'affection pour la France, surtout depuis que vous avez fait de moi un héros à chignon. Cette histoire de «pays de merde» est une bêtise dite sur le coup de la colère et reproduite à l'infini par la volubilité des réseaux très spécieux qui s'horrifient d'un rien et orgasment pour une injure de cour d'école, avides de savonner les bouches qui parlent dru et cru.

Cela dit, j’ai cru comprendre, mon cher Philippe, qu’avec ta CGT, tu avais réussi à bloquer l’Hexagone. Et que l’Euro de foot qui verra ma dernière apparition sur ces terres d’un exil qui me fut doux et rémunérateur, pouvait serrer le frein à main juste après avoir démarré. Les TGV restent à quai, les TER se perdent dans la pampa et on les retrouve dans la toundra, les pilotes d’avion tombent la chemise, les raffineries ont pris un coup de pompe et les poubelles dégorgent leur bile sur la plus belle avenue du monde, tout juste sauvée de la montée des eaux.

Vraiment, chapeau ! Vu le faible taux de syndicalisation des salariés, les bisbilles idéologiques qui torpillent l’unité entre les centrales désertées et la facilité de la gauche à désenchanter son monde, il faut être de première force pour zlataner un événement sportif conçu comme une eucharistie profane d’après attentats religieux, comme une fumerie d’opium à ciel ouvert pour peuple en manque et comme la relégitimation d’un pouvoir hagard qui ne pourra dire que ça va mieux que si Griezmann et Pogba en plantent deux.

Ne crois pas que je me moque ! Au-delà de ton sens tactique que je salue et qui consiste à serrer le kiki à l'adversaire au moment où il voudrait arranger les choses en douce pour aller faire le beau devant l'Europe ébaubie, je comprends le sens de ton action. Les acquis sociaux, c'est pas du mou de veau. Je gagne gros mais je paie moi-même mes impôts (1). Je ne sais pas si, à cause de mes origines, me remonte la nostalgie du modèle suédois assez démantibulé ou de l'autogestion yougoslave à la Tito tout à fait démembrée, mais cela me plaît que tu t'opposes aux donneurs d'ordre et que tu leur foutes la honte. J'aime quand ça sent le gnon et la baston et que la battle fait rage. On verra bien si ça se serre la main à la fin.

A mesure que tu fais l’unité contre toi, je te trouve de plus en plus sympathique. Te voilà traité de terroriste à la Daech. Pourquoi pas de «barbu» à grosse moustache tant qu’on y est ? Pour le Medef et pour Valls, pour les éditorialistes libéraux comme pour Hollande, pour la CFDT comme pour El Khomri, tu représentes désormais le preneur d’otage diabolique d’une France angélique, l’archaïque qui sent le pneu brûlé, le saboteur de festivités mises en musique par David Guetta, excusez du peu.

J’ai dit que, si je le voulais, je pouvais rendre Hollande populaire, mais que je n’étais pas sûr de le vouloir (2). A l’Elysée, ça les a énervés. Tu sais comme je suis, je ne manque pas d’air. J’ai l’arrogance flambleuse et la mégalo heureuse. Mais, pour toi, je vais faire un effort. Voilà ce que je te propose. Le temps que ta CGT obtienne gain de cause, je vais faire baisser la grogne de la société du spectacle sportif qui réclame sa dose.

On va organiser un match de malfaisance dont les recettes n’iront à personne car l’entrée y sera gratuite. Les joueurs convoqués et téléportés depuis les abysses où ils croupissent seront tous les révoqués de cet Euro 2016. Il y aura Benzema, Valbuena et surtout Ben Arfa, coquelets sanctionnés ou brimés. Il y aura Platini, président déchu, et Zidane, entraîneur comblé, qui auront enfin l’occasion de régler leur querelle de préséance entre meneurs de jeu des temps anciens. Je ferai aussi venir Cantona qui m’expliquera comment faire à Manchester United où je vais bientôt lui succéder pour éviter de régler les conflits façon kung-fu.

A ces notabilités abîmées s’adjoindront la jeunesse locale, les surfeurs et skateurs, les baigneurs et les longe-côteurs. Et aussi toutes les filles qui voudront. Le foot sera mixte ou ne sera pas. Ça se jouera pieds nus et avec goal volant. C’est moi qui constituerai les équipes et les déferai à ma guise.

Hollande portera le numéro 7 comme quand il jouait ailier droit chez les Diables rouges du FC Rouen. Pour toi, ex-entraîneur-joueur à Garches, j’ai pensé au numéro 17, histoire de faire bisquer les anticommunistes. J’espère que ça t’ira. Bien à toi.

Ton Zlatan.

P.-S. : ci-joint, un (joli) chèque de cotisation qui devrait me valoir le titre de secrétaire général d’honneur de ta CGT.

(1) et (2) Le Monde du 8 juin.

Dans la même rubrique