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Chronique «Si j'ai bien compris»

Particules fines : l’air du temps

On en avait plein le dos, plein le cul et plein les oreilles. Voilà que maintenant, en plus de tout ça, on en a plein les poumons.

Publié le 24/06/2016 à 17h41

Si j’ai bien compris, respirer (les particules fines) tue 48 000 personnes par an en France. Un chiffre à couper le souffle. Si j’ai bien compris, un bon bol d’air, ça va, trois bols d’air, bonjour les dégâts. Il y a différentes professions dont il va falloir reconsidérer la pénibilité. Ne serait-ce que les policiers, qui non seulement sont au contact des terroristes, des bandits, des syndicalistes et des lycéens, mais, pour peu qu’ils assurent en prime la circulation, se bouffent de la particule fine à gogo. Et les footballeurs, à qui on reproche d’être trop payés sans prendre en compte qu’ils risquent leur vie juste pour notre distraction, à s’entraîner et jouer sur des terrains ouverts à tous vents avec toute la pollution qui s’ensuit. Quant aux valeureux cyclistes de toutes professions, ont-ils conscience que c’est au péril de la leur qu’ils utilisent des engins sans essence pour économiser la vie des autres ? On savait déjà qu’il fallait se serrer la ceinture et que les prochaines élections ne nous faisaient pas ouvrir grand les oreilles ni écarquiller les yeux, mais s’il faut en plus se boucher le nez. En outre, ça va être difficile de stigmatiser les victimes. Autant on peut dire «t’avais qu’à pas boire, t’avais qu’à pas fumer», autant ce sera plus difficile de lancer «t’avais qu’à pas respirer».

Les particules fines, c’est un peu comme la dette. Il s’agit d’un héritage qu’on laissera à nos enfants sauf que, là, c’est une donation entre vifs, enfin, vifs, pas au point de se rebeller pendant qu’on nous assassine. De toute façon, on était déjà marron avec le climat. Au moins, il y a l’espoir qu’un bon ouragan nous nettoie ça dans les grandes largeurs. Là-dessus, les gens qui vont continuer à conduire une voiture pour ajouter le mal au mal, sa petite particule fine à soi, il va falloir qu’ils se cachent comme des fumeurs honteux. Ils rouleront moins des caisses. On découvre des effets nouveaux de la mondialisation. Bientôt, on va apprendre que les esclaves qui nous baissent les prix, au Bangladesh ou en Chine, vivent avec des scaphandres au milieu d’un brouillard qui n’annonce rien de bon. En outre, la statistique n’évoque que les morts : il faut voir aussi tous ceux d’entre nous qui gigotent sur la plage comme des poissons hors de l’eau, pris par des pathologies chroniques. Au moins, pour l’instant, les particules fines n’ont pas d’odeur. Elles se font discrètes : à part en mourir, on n’aurait rien de trop grave à redouter d’elles (ce n’est pas pour rien qu’on les a affublés du qualificatif «fine», les finaudes).

On a l’habitude de l’enfumage, mais le coup des particules fines, c’est un nouveau genre. Les éleveurs pourront désormais prétendre que s’ils envoient leurs troupeaux à l’abattoir, c’est pour épargner d’affreuses souffrances infinies aux pauvres bêtes contraintes de respirer à l’insu de leur plein gré, une sympathique forme d’euthanasie animale. Maintenant, on joue à la roulette russe comme on respire, disons qu’aujourd’hui je respire ici et demain là. Bien sûr, on peut remettre le problème à sa place en prétendant comme font les politiciens : «Croyez-vous vraiment que les Français n’aient pas de préoccupation plus pressante que respirer ?» Si j’ai bien compris, on se fait sèchement emparticuler.

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