Si j’ai bien compris, jusqu’ici, tout allait merveilleusement. On était content, on n’avait plus besoin de se faire arnaquer au change et on passait la douane les mains dans les poches. On avait le droit de travailler n’importe où même s’il n’y avait de travail nulle part et la famille s’accroissait sans qu’on ait à s’en mêler ni à connaître les nouveaux cousins. La saucisse et les spaghettis, c’était du pareil au même. Et voici que l’économie a mangé son bref pain blanc et que les Européens deviennent moins europhiles. Ce paradis que personne n’aurait eu l’idée de définir ainsi, eh bien, il paraît qu’il est derrière nous. C’est comme ces dirigeants dont la cote de popularité était au-dessous de zéro et qu’on finit par regretter parce que les années ont passé, c’était le bon temps, ils sont tellement pitoyables qu’on n’a plus à les redouter. L’Europe fléchit, l’Europe pendouille. Ça commence à faire un drôle d’effet de se retrouver dans un rassemblement de fachos, démocratiquement élus qui plus est.
Certains pensent que l'Europe est incassable parce que de qui sera-ce la faute, à la première catastrophe venue, si ce n'est plus celle de l'Europe ? Argument fallacieux car on trouvera bien quelqu'un pour porter le chapeau, dans le bouc émissariat on a toujours un prétendant qui piaffe en réserve. On serait surpris que les Allemands, leurs bénéfices et leurs excédents, s'en tirent sous l'unique prétexte qu'il n'y aurait plus d'Europe. Contrairement aux banques, cependant, l'Europe ne semble pas too big to fail. Surtout maintenant que le grand frère américain est plus prodigue de bras d'honneur que de secours. A force qu'on nous parle des Etats-Unis d'Europe, peut-être le moment serait-il venu d'admettre clairement les Etats-Unis dans l'Europe, on serait les cinquante et quelquième Etat et on n'aurait plus de concurrence pour vendre nos armes et nos avions. Une bonne fusion-acquisition dont on serait tous les petits actionnaires et dont le PDG Donald Trump recevrait les stock-options. Après tout, les Américains ont apporté le jazz, le rock, la télé et la lune. Peut-être les regrettera-t-on si un jour les Chinois imposent le riz cantonais à toute la planète.
On devrait inventer l’européen, comme langue. Parce que, si les Anglais s’en vont, à quoi ça rimera de parler entre nous anglais qui ne serait la langue de personne ? Si on n’en crée pas une, il faudra tirer une langue au sort une fois pour toutes ou en utiliser une autre qui les mélangerait toutes au prorata de la population et du PIB (il y aurait de l’allemand dedans). Désormais, l’analphabétisme et l’illettrisme, ce serait la faute de l’Europe. Avec des cours d’européen, tous les petits Français connaîtraient sur le bout des doigts l’histoire de la Prusse et les dates-clés de l’unification de l’Italie, sans entrer dans le détail des péripéties lettones et luxembourgeoises. On comprend aussi les Anglais. Ils étaient une île et ils vont peut-être redevenir une île, encore plus île qu’avant, ce n’est pas une aventure si enthousiasmante. Si j’ai bien compris, c’est ça le problème avec l’Europe : tout le monde a une bonne ou mauvaise raison de dire «je me tire» mais personne n’a envie de se retrouver trois ans sur le palier avec ses valises.




