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Chronique «si j'ai bien compris…»

«Ma colère est meilleure que la tienne»

Tout le monde est furieux mais pas au point d’épouser la rage de ses voisins. Et on préfère ne pas savoir ce que Jupiter-le-Petit pense de nous ces temps-ci.

Publié le 16/11/2018 à 17h06

Si j’ai bien compris, en dix-huit mois, ce gouvernement a fait carton plein, suscitant la colère des catégories les plus diverses de la population : automobilistes et écologistes, sans oublier les agriculteurs, militaires et civils, retraités et lycéens, agents de la SNCF et usagers, gauche et droite et même une bonne partie du centre, habitants de Marseille et d’ailleurs, pétainistes et antipétainistes, pauvres et riches. Il faut reconnaître à ces derniers une façon délicate de manifester leur mécontentement. Les ultrariches ne défilent pas en cortège contre les taxes injustes qui les empêchent de laisser ruisseler leurs milliards comme ils ne demanderaient qu’à le faire s’ils n’étaient pas saignés par des impôts dont les jaloux dénoncent la diminution mais qui n’en continuent pas moins à exister. On ne voit pas de rassemblements menés par Bernard Arnault et François Pinault où on lit sur les pancartes «Macron t’es foutu, les milliards sont dans la rue». Peut-être que les ultrariches ont des moyens encore plus efficaces que les manifs pour faire connaître leur colère et que le gouvernement prend les devants, apeuré à l’idée que le grand capital pousse le cosmopolitisme jusqu’à bénéficier de l’optimisation fiscale à l’étranger. Semble-t-il que c’est mieux pour tout le monde si les milliardaires ont l’élégance de rester en France pour ne pas payer d’impôts.

La colère est peut-être mauvaise conseillère mais les conseilleurs ne sont pas les payeurs, alors elle s’en donne à cœur joie. Pourtant, ça ne s’agglutine pas trop, pour le moment. Apparemment, Emmanuel Macron et son gouvernement parviennent à étancher la rage générale par leur existence, comme s’ils étaient les héros d’un jeu de massacre. Ce n’est plus seulement le monde, c’est la France qui est multicolère. Trop de colère tue la colère, on ne sait plus où donner de la colère, on passe de l’une à l’autre. On ne peut pas non plus accueillir en soi toute la colère du monde même si on prend notre part. On voit d’abord la colère à notre porte. Il y a la colère dure, la colère molle, la colère qui couve, la colère éteinte comme les volcans qui peut se réveiller sévère, la colère qui dort dont il faut se méfier et la colère de rien qui a l’air de quelque chose. Et puis il y a les pauses, les petites absences de colère, les siestes pour récupérer avant de faire vivre la prochaine colère. Le 17 novembre est la journée de la colère mais rien ne prouve qu’on repartira à zéro le 18. Le principe est de maintenir la colère à feu doux, pour qu’elle n’entre pas en ébullition où elle risque de brûler tout le monde. Mais tant qu’elle demeure liquide (et tiédasse), ça reste une colère confortable.

Le petit Jupiter de la rue du Faubourg-Saint-Honoré paraît avoir des problèmes avec la foudre. Au lieu de la faire judicieusement tonner ici et là, il est désormais occupé à éviter qu’elle lui tombe sur un coin de son bilan de président de deuxième année. Il voyait le job autrement et doit être drôlement colère d’être forcé de jouer le rôle de paratonnerre alors qu’il n’a pas forcément l’isolation adéquate. Quoique, question isolement, le remaniement et tout ce qui l’a rendu nécessaire ont montré qu’il n’avait pas de leçon à recevoir. Mais bon, on est maître du calendrier (on va reporter les élections à dans vingt ans ?) et autres calembredaines. Si j’ai bien compris, la colère est un plat qui se déguste aussi bien bouillant que froid.

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