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chronique «si j'ai bien compris…»

L’Europe, c’est du tiramisu ou du kouglof ?

On paraît devoir pousser les candidats dans l’arène à grands coups de pied dans le cul. Est-ce si terrible de siéger à Bruxelles ?

Publié le 01/02/2019 à 17h56

Si j’ai bien compris, c’est très important, l’Europe, mais quand même pas au point d’être candidat à ses élections. Avant de briller par leur absentéisme au Parlement européen lui-même, les hommes et femmes politiques français s’absentent déjà des listes. Pourquoi donc personne d’important ne veut-il y aller ? Parce que l’Europe, c’est Perpète-les-Oies, on passe sa vie dans le train ? C’est plein d’étrangers dont on ne parle pas la langue ? On a du mal à se distinguer et on passe moins souvent à la télévision vu que leur parlement, là-bas, c’est le métro à 6 heures du soir ? Avec tout ça, il y a plein d’Hongrois et de Luxembourgeois qui n’ont jamais entendu parler de vous, on est dilué dans cette foule et, quoi qu’on fasse, tout le monde s’en fiche en France, loin des yeux loin du cœur. On a beau dire, on se sent manifestement moins chez nous en Europe qu’en France, on ne sait pas ce qui se trame dans notre dos chez soi pendant qu’on y est, ce n’est pas l’idéal pour l’avancement. En outre, quand on est soi-même député européen, c’est plus difficile de dire que c’est la faute à l’Europe. Et quand les toilettes sont indiquées en 27 langues, on a le temps de s’oublier avant de mettre le cul dessus.

L’Europe, c’est un idéal. C’est la paix et la fraternité. Bon, quand on passe d’une réunion sur la conformité des robinets à une autre sur la taille minimale des maquereaux avant de se précipiter à celle sur les quotas d’ours bleus (en prenant soin de ne jamais perdre de vue que si vous êtes de gauche, vous devez voter comme ça ici et comme ci là, pendant que la droite fait l’inverse et qu’il faut négocier), on se rend mieux compte comme une grande idée est faite d’une infinité de petites choses dont on finit par se dire qu’on est soi-même l’une. Sans compter les lobbys : huit repas par jour plus trois cocktails où il faut se cacher pour éviter de rencontrer en même temps les représentants du lobby des slips et ceux du lobby des boxers alors qu’on a promis monts et merveilles, humm, aux uns et aux autres. C’est aussi le risque de se retrouver avec des enveloppes plein les poches, un courrier de ministre. Alors, c’est plus de la tarte, l’Europe, c’est une farandole de desserts : du tiramisu agrémenté de crème catalane avec un soupçon de forêt noire recouvert de kouglof accompagné de dame blanche, alors que la crème anglaise file comme son nom l’indique.

Après ça, tout le monde devrait comprendre qu’on a du mérite à ne pas piquer du nez à chaque séance et qu’il serait inhumain de participer à toutes les sessions. Il arrive cependant que ce dévouement ait ses avantages. «J’ai deux amours, mon pays et Bruxelles» peut se décliner au sens propre. Pour qui a l’ambition de vivre pleinement sa vie européenne, c’est-à-dire de mener une double vie transnationale, le cul entre deux foyers, l’Europe est un merveilleux alibi permanent. Tout le monde sait en outre qu’il n’y a pas mieux que le brassage des populations pour apprendre les langues et les cultures et tisser des liens. «Depuis que j’ai un mari lituanien en plus de ma femme autrichienne, je suis plus sensible à certaines questions, moi qui jusqu’à présent ne regardais l’Europe que par le petit bout de ma lorgnette nationale (ce qui était toujours mieux que plaquer mon œil sur le gros bout de cette lorgnette à travers lequel je ne voyais rien).» Si j’ai bien compris, on ne comprend pas pourquoi les candidats boudent.

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