Ceux qui se promènent sur le Lido passent devant ce bâtiment clôturé d'une enceinte de planches de bois. En chantier depuis sa fermeture en 2010, le Grand Hôtel des Bains agit toujours comme un navire fantôme, les touristes s'amusant à mimer les scènes que Visconti y tourna pour Mort à Venise. Après des années de rumeurs sur sa reconversion en condominium d'appartements de luxe, il a été annoncé qu'il allait redevenir un hôtel d'ici deux ans. Fin août, au magazine Screen Daily, Alberto Barbera, directeur de la 72e Mostra qui s'est ouverte mercredi, s'en réjouissait : «C'est une excellente nouvelle pour le festival, pour le Lido, pour tout le monde.» Il faut comprendre que seront ainsi accueillis encore plus de vedettes, de press junkets, de sponsors, de marques de bijoux, crèmes ou dosettes de café. En bref, ce qui fait l'écosystème d'un festival de portée internationale et qui produit le glamour actuel et «brandé». Dans ce registre, la Mostra s'est depuis longtemps éclipsée derrière Cannes et se voit aujourd'hui talonnée par Toronto, qui se déroule dans sa foulée.
Maniérisme
Cette volonté de reconquérir une part de légende, fût-elle marketée, a un effet miroir dans la sélection italienne des films en compétition. Si le cinéma transalpin a, depuis des décennies, abandonné sa superbe (merci Berlusconi), il connaît aujourd’hui un léger frémissement. Pour dépasser son engourdissement, certains renouent avec l’idée d’un cinéma européen, tel que Bertolucci pouvait le faire, tournant autrement qu’avec les codes qui cartonnent en Italie (la comédie grand public) ou avec des castings non italiens. On passera vite sur l’Attesa, de Piero Messina, avec Juliette Binoche et Lou de Laâge, révélateur de ce phénomène. En Sicile, une femme (Binoche, donc) enterre son jeune fils, quelques jours avant que la fiancée de ce dernier débarque sans être au courant de sa mort. Elle restera dans l’ignorance, puisque la mère veut garder vivante la mémoire de son enfant et enchaîne les mensonges. Avec un symbolisme supposément baroque mais en réalité kitsch, Messina signe un film sous cloche et asphyxie toute idée de mise en scène.
C'est avec un maniérisme autrement plus réussi que Luca Guadagnino, remarqué pour Amore en 2010, présente A Bigger Splash. Moins qu'un remake, le film est une variation autour de la Piscine, de 1969. En lieu des Delon-Schneider-Ronet-Birkin, quatre acteurs : Tilda Swinton, Ralph Fiennes, Matthias Schoenaerts et Dakota Johnson. L'intrigue du film de Deray est ici modifiée : Marianne (Swinton) est une star du rock temporairement aphone qui se repose sur l'île sicilienne de Pantelleria, dans une villa si luxueuse qu'elle n'en a pas l'air, avec son compagnon (incroyable Schoenaerts). Débarque son ex (Fiennes), et la fille de ce dernier (Johnson). Va se jouer une mécanique du désir, un marché de rivalités, qui finira en drame. Tout est magnifique : la lumière rasante, les robes Dior de Swinton, les meubles design, la nonchalance de ces héros inutiles qui cassent des bagnoles et évoquent, l'air de rien, le jour où ils ont perdu 6 000 livres sterling de coke. On en voudrait presque de cette dolce vita si elle n'était pas indécente, si elle n'avait pas lieu à quelques mètres des migrants qui crèvent dans les eaux siciliennes, si Guadagnino n'entrelaçait pas fantasme et réalité sociale. Avec A Bigger Splash, le réalisateur risquait de noyer son film dans les eaux bleutées et chlorées du décor. L'inverse se déroule, il s'attache à la surface plastique des choses. Surtout, il fait cohabiter des photogénies hallucinantes, chorégraphiant un ballet pervers qui rejoint l'esprit pop de David Hockney et sa peinture A Bigger Splash.
Grotesque
La fiction puise toujours autant dans le réel, parfois pour combler une panne scénaristique et donner, quand la vision du cinéaste n’est pas vraiment au point, un supplément d’âme qui devrait rendre l’histoire émouvante. Ainsi de Marguerite, du Français Xavier Giannoli, qui installe Catherine Frot en baronne richissime des années 20, adoratrice de musique et diva dans les salons privés qu’elle organise. Le hic est que la dame chante atrocement faux, et tout le monde fait mine de rien. S’inspirant de la soprano du ridicule Florence Foster Jenkins, Giannoli signe un film dont on ne sait jamais vraiment où il veut aller. Ceux qui abusent de cette Norma Desmond lyrique sont des abrutis ? Alors, rions-en. Mais alors, pourquoi, tout au long de son film, fait-il en sorte que Marguerite continue à être aussi grotesque, pourquoi ne jamais vraiment sortir de l’effet de surprise atterrée dès qu’elle massacre Mozart ? Manque en permanence l’idée que le cinéma est là pour autre chose que raconter une histoire-étrange-mais-qui-au-final-est-touchante.
Même procédé à l'œuvre dans The Danish Girl, du pas vraiment subtil Tom Hooper (le Discours d'un roi, les Misérables). L'acteur anglais Eddie Redmayne est Einar Wegener, peintre basé à Copenhague au début du XXe siècle et l'une des premières femmes transgenres à subir une opération de réattribution sexuelle. Hooper suit particulièrement l'évolution du couple que Wegener formait avec son épouse Gerda, et l'éventuelle survie d'une relation amoureuse. Einar imite les gestes des demoiselles, rêve de contredire la nature qui l'a faite homme.
Il faut reconnaître que le film reste respectueux de son sujet, ne tombe jamais dans le voyeurisme ou la transphobie inconsciente. L’angoisse de déplaire est permanente. C’est louable, mais le cinéma ne se fait pas uniquement avec de la peur. L’ensemble est donc incroyablement lourdingue. Immergé dans son rôle, Redmayne livre un jeu qui relève de cette «performance» tant aimée des académies des oscars ou des jurys des festivals. Dès la première projection vénitienne, il était pressenti pour un prix d’interprétation.
Reconstitution
Et puis, il y a la grande histoire, celle qui façonne les époques, avec ses moments et personnages. Dans Rabin, the Last Day, Amos Gitaï revient sur l'assassinat du Premier ministre israélien, le 4 novembre 1995 à Tel-Aviv, à l'issue d'un rassemblement. Le film s'ouvre sur une interview de Shimon Pérès, enchaîne sur l'assassinat en lui-même. La cohue fait se brouiller l'image, et voilà que l'on se retrouve dans la voiture qui amène en urgence Yitzhak Rabin à l'hôpital, le corps maculé de sang. Rabin, the Last Day restitue les séances de la commission d'enquête autour de la mort de l'homme politique, nous entraîne dans les colonies de Cisjordanie ou les salons des intégristes qui voient en Rabin un suppôt de Satan et un schizophrène. Par son compagnonnage avec la gauche israélienne, Gitaï est sans doute un témoin privilégié, à même de raconter cette histoire, de pointer la violence meurtrière de la propagande droitière d'alors. Mais on peut aussi se demander à quoi sert la fiction quand elle n'est que reconstitution, quelle utilité y a-t-il à ajouter une musique de fond sur des archives si ce n'est pour créer un suspense qui n'a pas lieu d'être, de faire jouer ses acteurs de manière aussi solennelle. Entre film policier et documentaire, se perd le travail d'enquête qui montrerait comment et pourquoi le geste de l'intégriste Yigal Amir a fait avorter tout espoir de paix.
Enfin, il y a le réel, le vrai, qui n’a a priori aucune vocation à faire son cinéma. Heureusement, Frederick Wiseman est là. Dans In Jackson Heights (hors compétition), le documentariste américain de 85 ans plonge dans ce quartier du Queens new-yorkais, une zone populaire, pauvre, où se parlent plus de 167 langues. En 3 h 10, il court d’une synagogue à un centre d’immigrants latinos, d’une amicale de retraités LGBT à un bar colombien en plein match de foot. Wiseman «épuise» Jackson Heights au sens perécien du terme, comme il a pu le faire dans sa filmographie à la densité inouïe.
Là où la gentrification ou les spéculations immobilières sont des ombres menaçantes, Wiseman rétorque avec un incroyable brouhaha. Ce sont les bruits des bagnoles, des enfants qui récitent le Coran dans une madrasa, la pop made in Bollywood d'un salon de beauté, le claquement des pattes des poulets qui survivent à leur égorgement, la musique d'un club gay latino, la Danse des canards qu'entament des vieux dans un restaurant. Les films ne sont jamais aussi grands que lorsqu'ils proposent une nouvelle grille de lecture du monde qui nous entoure. C'est le tour de force de l'humaniste Wiseman que de montrer l'ahurissante beauté du réel, du vivre ensemble, sans jamais passer par les canons d'un glamour faux et inutile.




