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Steve Carell, comique d’office

L’acteur au cachet devenu exorbitant ne se rêvait pas humoriste plus jeune. Et, malgré son statut de star, il préfère toujours la pizza aux paillettes.

NEW YORK, NY - NOVEMBER 23: Actor Steve Carell attends "The Big Short" Premiere at Ziegfeld Theatre on November 23, 2015 in New York City. Larry Busacca/Getty Images for Paramount Pictures/AFP (AFP)
ParClément Ghys
Envoyé spécial à Londres
Publié le 22/12/2015 à 17h11

Steve Carell est normal : normalement beau, normalement moche, charismatique et insignifiant. Il est assez athlétique, mais a l'enveloppement de quelqu'un qui n'est pas contre une pizza. Il a la poignée de main et le sourire chaleureux, mais semble ne pas vous regarder vraiment. C'est une immense star hollywoodienne qu'on rencontrait la semaine dernière pendant le press junket, le tour promotionnel, de The Big Short, à Londres. Interview minutée, journalistes venus de toute l'Europe qui défilent dans sa suite, buffet de sandwichs et piles de dossiers de presse. Il est là, au milieu, monsieur Tout-le-monde de 53 ans transplanté d'une salle à l'autre, souriant et indifférent. Il ponctue ses phrases de «oh boy» familiers, ne parle quasiment que du film. C'est un général qui se présente comme un petit soldat.

Il est toujours difficile de «lire» la star dans un tel contexte, de comprendre ce qu’il y a derrière tout le barouf. Mais, là, Steve Carell ne nous surprend pas. C’est que cette «normalité» est en parfaite adéquation avec ce qu’on connaît de lui, avec son image d’Américain lambda qui, à un moment, pète les plombs ou bien dont la platitude sert de moteur à la narration.

Discrétion. La filmographie de Carell s'est nourrie de personnages dont la fadeur est explosive. Ainsi de son rôle de patron d'entreprise de papeterie dans la formidable adaptation américaine de la série The Office, de cet homme légèrement attardé (sur un point du moins) de 40 ans, toujours puceau, du présentateur télé rival de Jim Carrey dans Bruce tout-puissant. C'est en passe-partout qu'il sort du lot, explose parfois. Et atteint un génie comique rare. Dans The Big Short,Carell est Mark Baum, personnage inspiré de Steve Eisman, financier qui a compris, avant tout le monde à Wall Street, que le système s'apprêtait à ruiner les ménages américains. Et qui, malgré sa morale et sa foi dans le cycle vertueux du capitalisme, s'en est mis plein les poches pendant la crise.

Comment jouer un personnage aussi complexe ? «J'ai rencontré Steve Eisman, visité des entreprises de finances, rencontré des gens fixés à des écrans qui passent leurs journées devant des graphiques. C'est étrange.» Mais comment appréhende-t-il un rôle, tout simplement ? La réponse en est à peine une : «Je trouve toujours bizarre la manière dont les acteurs racontent leur façon de travailler. C'est assez cavalier. Je ne sais pas quoi dire. A quoi bon parler de moi ?»

Dans un long portrait que le New Yorker consacrait en 2010 à l'acteur, était détaillée sa discrétion. Jemaine Clement, son collègue dans le remake américain du Dîner de cons, disait : «J'ai plus parlé à [son personnage] qu'à Steve Carell. […] J'ai appris qu'il aimait rester à la maison les week-ends, porter des pantalons cargos et manger une pizza avec sa femme.» Steve Carell est à part à Hollywood. Mais il l'est également du «Frat Pack», cette bande d'acteurs comiques apparue vers la fin des années 90 et où se croisent Ben Stiller, les frères Wilson, Jack Black, Will Ferrell, sous la houlette du nabab de l'humour, Judd Apatow… Il est le plus âgé, mais également celui qui, adolescent, ne se rêvait pas comique.

Noirceur. Steve Carell vénérait Peter Sellers, comme beaucoup de monde, mais voulait être acteur «quels que soient les rôles» : «Je n'ai pas fait de stand-up, il se trouve que mes premiers boulots étaient des comédies. Et ça a marché», ajoute celui qui a longtemps rêvé de trouver un rôle régulier dans une petite série. La suite en a décidé autrement et son cachet atteindrait 15 millions de dollars par film. Entre-temps, il y eut une longue participation à Second City, troupe d'impro basée à Chicago et des apparitions dans les émissions de Stephen Colbert et d'autres.The Big Short est un film sombre. Récemment, la filmographie de Steve Carell a accompagné cette noirceur, il a ainsi été remarqué en milliardaire cintré dans Foxcatcher, de Bennett Miller. De ce virage, il ne botte pas en touche, se dit «reconnaissant et chanceux de susciter l'envie de réalisateurs», mais précise : «Même dans mes films les plus ridicules, j'ai toujours adoré la part sombre de mes personnages, ce qui les amène à déconner.»

Steve Carell parle peu, ne se lance jamais dans des réponses compliquées, s'interrompt et vous regarde en dodelinant drôlement. Il est discret sur tout et c'est face à ce silence qu'on comprend vraiment qu'il n'est jamais un personnage, mais représente le film à lui tout seul. La dépression de Little Miss Sunshine, le surréalisme gênant de The Office, la complexité de The Big Short, il les endosse, devient notre vecteur vers elle. Steve Carell ne fait pas rêver comme Robert Pattinson, n'effraie ou n'excite pas comme certains de ses collègues, mais c'est dans sa manière de nous incarner dans notre normalité cinglée qu'il est un grand acteur.

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