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«Autant en emporte le vent est le produit de son époque et dépeint des préjugés racistes qui étaient communs dans la société américaine.» Un responsable de la plateforme HBO Max a ainsi justifié la décision de retirer temporairement le méga succès hollywoodien sorti en 1939 de son catalogue en attendant de le rediffuser avec un nouvel appareillage éditorial. L'intensité de l'émotion autour de la mort de Georges Floyd, la dimension nationale des mobilisations pour dénoncer le racisme systémique d'un pays polarisé par Donald Trump, voilà dans quel contexte la vieille fresque technicolor célébrant un âge d'or sudiste saturé de crinolines et de moustaches gominées, de sentimentalisme baveux et de pieux crépuscules sur des esclaves ravis de travailler avec amour une terre appartenant à leurs doux maîtres, a refait surface comme un fait contemporain et une plaie ouverte.
«Apologie non intentionnelle»
Le gros mot de «censure» a tout de suite été dégainé, comme si le blockbuster en costumes avec Vivien Leigh et Clark Gable, adapté du best-seller de Margaret Mitchell, tombait aux oubliettes alors même qu’il reste accessible à tous en DVD et Blu-ray et sur de nombreuses autres plateformes. Plus gros succès du box-office américain, le film fut recouvert d’oscars dont un pour l’actrice afro-américaine Hattie McDaniel, entrée dans les annales dans le rôle de Mamma, la servante au franc-parler pas complètement ravie par l’abolition de ses chaînes et fidèle nounou de la capricieuse Scarlett O’Hara. La comédienne n’avait toutefois pas été conviée à l’avant-première en grande pompe mondaine à cause des lois de ségrégation raciale et le soir des oscars, elle était dans un black-corner en fond de salle.
Le film cosigné Georges Cukor, Victor Fleming et Sam Wood, fruit d'un tournage chaotique et du désir impérieux du producteur David O. Selznick, perpétue selon John Ridley (scénariste de Twelve Years a Slave et showrunner d'American Crime) dans sa tribune récente parue dans le Los Angeles Times, «quelques-uns des plus douloureux stéréotypes sur la population noire» tout en anoblissant et édulcorant les mœurs de la société blanche des Etats confédérés. David O. Selznick, véritable maître d'œuvre de ce qui fut une lucrative obsession de producteur-démiurge, redoutait dès la sortie, avec plus ou moins d'ingénuité, que le film ne serve «d'apologie non intentionnelle de sociétés intolérantes, en ces temps gangrenés par le fascisme» (nous sommes en 1939), preuve que les soupçons pesant sur ce film-là ne peuvent être réduits à des élucubrations de cerveaux en surchauffe politiquement correcte.
Le succès au cœur du problème
Une partie de la critique de gauche avait déjà accueilli le film en pointant son idéalisation du grand Sud esclavagiste repeint au chromo lyrique de la «cause perdue». Le livre de Margaret Mitchell avait fait un carton dans l’Allemagne nazie à sa parution (contrairement aux œuvres de Dos Passos ou Sinclair, brûlées dès 1933), et encore davantage aux Etats-Unis, popularité entretenue ensuite pendant des décennies grâce à quantité de réimpressions et nouvelles éditions. Ce succès est évidemment un des nœuds du problème : si les historiens sérieux de la période pouvaient jouir de la même audience que ces deux mastodontes (livre et film), on n’en serait pas là.
On y repense en songeant à tous les chefs-d'œuvre du cinéma noir américain qui ont failli passer aux oubliettes, les «race films» d'Oscar Micheaux des années 20, les pures splendeurs de la «LA Rebellion» des années 70, dont personne ne semble s'offusquer qu'ils aient été si longtemps invisibles, et demeurent totalement confidentiels et toujours pas dispo, notamment sous la nouvelle catégorie «Black Lives Matter» de Netflix. Là non plus, le mot de «censure» ne serait pas le plus approprié, simplement une injustice de longue date qui tarde à être dignement réparée.




