Ne jamais se fier à l'évidence, toujours dépasser les apparences. Après avoir foulé la moquette épaisse d'un hôtel parisien pour prendre langue avec un has-been de la télé forcément déprimé, on se retrouve attablé face à un homme avenant, joyeux et décontracté. Tchatcheur, limite hâbleur. En même temps, le bestiau a bien brouillé les pistes. Après avoir créé la sensation avec ses interviews décalées de stars de 1995 à 1998, dans lesquelles il (sur)jouait un stagiaire apeuré et/ou un questionneur à côté de la plaque, le brun frisé n'apparaît depuis que par intermittence sur le petit écran et sur les ondes. Mais, depuis deux ans, l'humoriste et comédien organise une Nuit de la déprime dans laquelle il convie des artistes de la chanson et des humoristes à interpréter des titres musicaux neurasthéniques à écouter sous tranquillisants (précision : non fournis par la production). Ce lundi, la soirée aura lieu aux Folies Bergère. Les précédentes éditions avaient présenté Gérard Lenorman, Véronique Sanson, Nicolas Peyrac et consort. L'affiche 2015 propose (entre autres) la soprano Natalie Dessay, Christophe, Nolwenn Leroy, Bénabar, GiedRé, Grégoire, Laurent Baffie… Tous viennent sans cachet, les bénéfices de la soirée étant reversés à la Fondation Abbé-Pierre. «A quoi sert de courir après le bonheur alors que la déprime est à portée de main ?» interroge l'affiche. «Anéfé», diraient de concert Philippe Douste-Blazy et Christine Albanel. Mais revenons à notre bourdon. Qui scande sans transition : «Ni gauche ni droite, mais marrons-nous.» Et surligne : «Je ne suis pas dans la convention.»
De fait, Raphaël Mezrahi aime rire. Notamment à ses bons mots, qu'il souligne d'un «sic, sic !!!». Mezrahi aime aussi convoquer ses «amis» dans la conversation. Amis dont la liste tient péniblement dans un carnet d'adresse de la taille du bottin. Exemple : «Dans ce métier, l'homme que j'aime le plus pour sa profondeur, c'est Jacques Dutronc. Il est très aquaboniste, tout comme moi, car à un moment donné on ne peut pas faire autrement, la réalité s'impose.» Ou : «Avec Matthieu Chedid, on parle le même langage.» Puis : «Avec Véro Sanson, on est très proches.» Renaud ? «Je suis un des derniers à avoir eu des nouvelles de lui, mais je n'en parle jamais. C'est un deal qu'on a. L'amitié sincère n'a pas de prix.» Alors qu'on lui fait remarquer sa manie du name dropping, le monsieur acquiesce et rebondit : «Oui, je cite des gens du show-biz, mais c'est justement parce qu'ils ne sont pas dedans. Ce sont de très belles personnes. Je ne peux pas rigoler avec des gens humainement moyens.» Et, pour prouver qu'il se sent un bipède de facture classique, Mezrahi évoque son «pote Zozo», vendeur de fruits et légumes sur le marché. Et affirme voir toujours sa «bande» de Troyes. Le fondu de foot, lui, dit : «Le ballon rond, pour moi, ce n'est pas l'OM ou le PSG, c'est Lens et Guingamp.» Preuve ultime de sa sincérité ? «C'est en allant au Roudourou [le stade de l'En Avant de Guingamp, ndlr] que j'ai découvert le beurre salé.» Respect.
Avec sa Nuit de la déprime, Raphaël Mezrahi tisse un pont entre ses deux passions : la musique et l'entreprise. «J'ai plusieurs dizaines de milliers d'albums chez moi», affirme-t-il. Puis : «Je suis tout seul dans mes projets, alors je fais comme j'ai envie. Je m'autorise tout tant que ce n'est pas vulgaire.» L'occasion de tancer le milieu télévisuel : «Leur truc, maintenant, c'est d'acheter des programmes qui cartonnent à l'étranger et de les adapter. Ils ne sont plus dans la création, juste dans la rentabilité. Ce n'est pas ma culture.» Pour la première fois, sa Nuit sera diffusée sur le petit écran via Numericable, qui lui a proposé de créer sa propre chaîne pendant trois jours. Il y diffusera des films inédits de ses «amis» Claude Lelouch et Jean-Pierre Mocky, des documentaires - sa «passion» - sur Gaudí, Gainsbourg, Dalí, et ses spectacles jamais passés sur le petit écran. «Je voudrais monter l'équivalent de FIP en télé, c'est-à-dire avec une programmation mais pas de grille de programme. Une chaîne interdite aux émissions de cuisine, de relooking, d'ameublement, bref toutes les conneries du moment.»
La télé, Raphaël Mezrahi ne l'a pas totalement quittée. Témoins les sept téléfilms (dont un mardi sur France 3) et les trois séries dans lesquels il a joué depuis dix ans, en sus de huit films où il a été à l'affiche. Il est aussi le producteur de l'humoriste Arnaud Tsamere. En ce moment, il prépare une émission avec ses pairs de déconne, Laurent Baffie, François Damiens et Jean-Yves Lafesse. Manquera juste feu Pierre Desproges, dont l'esprit a inspiré son personnage de Hugues Delatte, jeune journaliste qui a interviewé près de 140 personnalités sur un mode très personnel pendant cinq ans. Souvenirs : «J'avais acheté un costard, un gilet et une cravate. Je m'étais gominé les cheveux… Et j'ai trouvé ça beau. Au fond, c'est mon mauvais goût qui m'a aidé car les mecs se foutaient de ma gueule. Mais je ne me rendais pas compte que j'étais ringard. En fait, le personnage s'est imposé à moi.» Mais personne n'en veut à la télé, «ils trouvaient ça naze». Pour vivre, il officie comme documentaliste chez Ardisson. Mais finit par envoyer ses interviews à Patrick Sébastien, qui le reçoit en lui disant : «Ah ! Le génie est arrivé !» Bingo, donc. «En deux minutes, je suis passé du RMI à presque l'ISF.» Puis Canal + le débauche. C'est la consécration. Jusqu'à chanter Sex Machine sur les genoux de James Brown ou encore réussir à piéger Brad Pitt à Hollywood sans jamais se démonter. Il dit : «Ce qui me plaît, c'est le surréalisme et le dadaïsme.» Pas faux. Pas faux du tout.
Avant de suivre des études de commerce puis de cinéma à Paris, Raphaël Mezrahi est né à Sousse d'un père ouvrier et d'une mère secrétaire. Quand il a un an, la famille quitte la Tunisie «parce que ça chauffait pour les juifs». Et de précise r : «Je suis 80% séfarade et 20% ashkénaze. Si j'avais été 100% séfarade, j'aurais l'humour de Michel Boujenah !» Drôle. La famille s'installe à Troyes. «On n'avait pas d'argent, mais on avait mieux : la chaleur humaine.» Il reproduit à son tour le modèle avec sa femme, Christine Eymeric, documentariste, leur fille de 16 ans et leur teckel. Ils partagent leur vie entre Paris et une maison dans l'Aube, au milieu des bois, où Raphaël Mezrahi nourrit ses passions pour le bricolage et les animaux. A Troyes, les gens ignorent souvent tout de ses nouvelles activités . Ainsi, au stade de l'Aube, on lui demande : «Ça va, les interviews ?» Ce sparadrap, façon capitaine Haddock, ne le blesse pas outre mesure. Il s'en accommode. Son mantra : «Je ne travaille pas pour gagner de l'argent mais je gagne de l'argent pour pouvoir travailler.» Et il assure avoir arrêté de percevoir les indemnités d'intermittent du spectacle depuis vingt ans. «Je ne veux pas profiter d'un système. Ça s'appelle de l'honnêteté.» En résumé : «Je suis comme ça.»
Photo Fred Kihn
En 6 dates
24 mars 1964 Naissance à Sousse (Tunisie).
1965 Arrivée à Troyes.
1992 Première interview enregistrée d'Hugues Delatte.
1995-1998 Diffusion de ses entretiens décalés.
2008 Crée et monte sa pièce Monique est demandée caisse 12.
9 février 2015 3e Nuit de la déprime aux Folies Bergère.




