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Tragédie

Binoche, «Antigone» reloaded

Une relecture chic et en version anglaise rénovée de la pièce de Sophocle au Théâtre de la Ville.

Sur la dépouille encore fumante du frère d'Antigone se noue le drame familial qui menace d'entraîner dans son sillage la ruine de la patrie. (Photo Jan Versweyveld)
Publié le 27/04/2015 à 17h26

Elan ou caprice, Juliette Binoche a en tout cas pris l'habitude de passer commande de projets aux metteurs en scène de cinéma ou de théâtre au gré de ses envies (avec succès, parfois, si l'on se fie aux récents Sils Mariad'Olivier Assayas ou Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont ). Dont acte avec Antigone : sa lecture de l'héroïne sacrifiée de ce texte antique, mûrie depuis ses 18 ans, selon ses dires, laissait craindre un cabotinage éploré - soupçon que cette inégale partition dans un registre doloriste, pieds nus, ne vient pas entièrement dissiper. Outre son bilinguisme de rigueur, ce retour à la scène quatre ans après Mademoiselle Julie (Avignon 2011 chez Frédéric Fisbach) cohabite curieusement parmi une troupe de comédiens britanniques de haute volée (l'Irlandais Patrick O'Kane en sévère Créon, vu dans la série Game of Thrones).

Cette grosse production internationale et donc anglophone entre le Luxembourg et Londres, qui voyagera ces prochains mois d’Edimbourg à New York, a été confiée au rigoureux metteur en scène flamand Ivo van Hove, lequel dispose de la souplesse et du doigté requis pour se plier à ces demandes, quitte à arrondir les angles.

Bureaucrate. A 54 ans, ce pivot du Toneelgroep Amsterdam, élégant scénographe féru de transpositions contemporaines (mobilier et costumes compris), poursuit ici une collaboration harmonieuse avec Jan Versweyveld (décor et lumières) et Daniel Freitag (son et musique). Après avoir signé récemment un sobre Marie Stuart et supervisé la création à Madrid l'an dernier d'un opéra de grande envergure d'après Brokeback Mountain (dans la lignée d'autres de ces adaptations de l'écran vers la scène qu'il affectionne, notamment d'après Cassavetes ou Visconti), il reste surtout le maître d'œuvre d'un vertigineux pandémonium postmoderne de plus de quatre heures, The Fountainhead, présenté à Avignon l'été dernier et que l'on attend toujours de voir tourner. Son Antigone se déploie ici sur un plateau dépouillé, d'où les corps émergent et sont tour à tour engloutis dans une trappe. En fond de scène, en surplomb de projections vidéo (scènes de rue, désert), un disque solaire aveuglant préside aux destinées fatales de ses protagonistes.

Dans ce dernier volet du cycle thébain de Sophocle, comprenant Œdipe roi, il est clamé dès l'ouverture que «le malheur est en marche». Antigone est engendrée par une lignée dégradée, branche pourrie marquée par l'union incestueuse d'Œdipe avec Jocaste, dont les fruits, Etéocle et Polynice, se sont entretués, laissant l'oncle Créon, tyran en costume de bureaucrate, occuper le trône vacant de Thèbes. Etéocle, héroïque, a droit à tous les honneurs, quand le traître Polynice est privé de sépulture. Sur la dépouille encore fumante du frère d'Antigone et d'Ismène, et à partir d'une querelle autour d'un rite funéraire, se noue le drame familial, désaccord fatidique qui menace d'entraîner dans son sillage la ruine de la patrie. Si bien que le metteur en scène étaye, en guise de lecture de la pièce, un point de vue sur «la survie de la société», comparant volontiers la tragédie grecque au destin non moins funeste du vol MH17 de la Malaysia Airlines (Amsterdam-Kuala Lumpur), abattu le 17 juillet dernier en Ukraine, dont les corps des victimes ont été abandonnés pendant une semaine avant d'être rapatriés.

Rectitude. «Pauvre enfant terrible», «blessure ouverte» ou « âme noire» (Van Hove), ce portrait d'héroïne insurgée impressionne par une radicalité (comme celle, dans une moindre mesure, d'Alceste) qui en constitue également sa limite. Il en va de l'interprétation d'en colorer les nuances, or, au lieu de trôner, impériale, la comédienne en livre une partition univoque qui ménage peu de place à l'ambiguïté. Drapée dans une désobéissance butée, murée dans le refus, rivée à la «loi des dieux», l'Antigone de Juliette Binoche est pétrie de rectitude morale et de grandeur d'âme.

Au magazine Vogue, celle-ci déclarait le mois dernier à propos du spectacle, alors en répétitions: « Quand on la découvre, on se dit que c'est l'histoire d'une femme contre l'empire masculin, qu'il y a là quelque chose de féministe, et moi ce n'est pas du tout ce qui me touche aujourd'hui, ce que j'ai envie de montrer. Parce que c'est par la féminité qu'elle change le monde, le monde est en mal de féminin.» Si la modernité résonne, elle doit en tout cas beaucoup à l'économie du texte de Sophocle dûment rafraîchi par la poétesse et enseignante canadienne Anne Carson (prix T.S. Eliot en 2001 pour The Beauty of the Husband) qui publiait en 2012 Antigonick, recueil richement illustré par son conjoint, le plasticien Robert Currie.

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