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Libération
Du genre classique

Matthias Pintscher: «Le silence est un aboutissement»

L'actualité choisie de la grande musique traitée en de petites formes. Cette semaine, spéciale Matthias Pintscher.

(Luc Hossepied)
Publié le 08/04/2016 à 11h17

Cette semaine, interview du chef et compositeur Matthias Pintscher avant un concert Grand Soir de l'Ensemble intercontemporain à la Philharmonie de Paris, la prochaine saison du Théâtre des Champs-Elysées et un concert de la semaine.

Mais qui es-tu, Matthias Pintscher ?

L'Allemand Matthias Pintscher est un grand voyageur. Professeur de composition à la Juilliard School de New York, mais aussi à Munich, directeur artistique au festival Printemps de Heidelberg et, à Paris, directeur musical de l'Ensemble intercontemporain, fondé par Pierre Boulez et qui fêtera ses 40 ans la saison prochaine. Arraisonné ces temps-ci porte de Pantin, Pintscher a subi il y a quelques jours un affront collatéral : une compagnie aérienne nationale qu'on ne nommera pas lui a perdu une valise durant une correspondance à Genève. La valise contenait 21 partitions. «J'ai donc dirigé le Chant de la terre de Mahler sans aucune note, raconte le chef-compositeur. Même si je connais l'œuvre par cœur, c'est une expérience incroyable : on ne peut que regarder tout le temps les musiciens, je découvre la couleur des chaussettes d'untel ou les coups d'archet de tel autre… Finalement, on m'a retrouvé ma valise.» Il sourit et avale une gorgée d'un verre de chardonnay au Café des concerts, non loin de la Philharmonie de Paris où sa formation est en résidence, et où il dirigera samedi un Grand Soir sur le thème de la passions durant lequel, de Philippe Manoury à Bach en passant par Schoenberg ou Vito Zuraj (36 ans) se côtoieront tous les répertoires de l'Ensemble intercontemporain. Nous avons interrogé le chef-compositeur allemand sur ses deux métiers.

(Ça commence là…)

La saison 2016-2017 du Théâtre des Champs-Elysées

L'an dernier, alors qu'il mettait en scène le Pré aux Clercs à l'Opéra-Comique, Eric Ruf, le boss du Français, metteur en scène, scénographe de formation, confiait qu'un des spectacles (anti-)lyriques qu'il adorerait mettre en scène était Pelléas et Mélisande. Ruf aura l'occasion d'assouvir ce désir du 9 au 17 mai 2017 au Théâtre des Champs-Elysées, en opéra de clôture d'une prochaine saison brillante dont voici les temps forts…

Le premier d'entre eux, et non le moins surprenant, est la présence de Benjamin Millepied, directeur démissionnaire du Ballet de Paris le 16 février, en ouverture de la saison danse avec sa compagnie L.A. Dance Project. Ce garçon, qu'on dit pourtant de retour aux Etats-Unis cet été (raison avancée pour expliquer la déprogrammation d'un de ses spectacles) aime décidément trop cette capitale. Fin de l'aparté, passons au reste de la saison.

Opéra : le TCE présente une deuxième Norma en deux ans, ce coup-ci avec Cecilia Bartoli dans une version qui nous vient de Salzbourg. Un seul opéra baroque, le Retour d'Ulysse dans sa patrie, de Monteverdi (Emmanuelle Haïm, Mariame Clément). Une reprise de l'Opéra de quat'sous dans la mise en scène de Bob Wilson et une autre de Don Giovanni dirigée par Jérémie Rhorer et mise en scène en 2013 par Stéphane Braunschweig. Sans oublier 20 opéras de concerts, du Bizet, du Rossini, du Jonas Kaufmann, de la Peretyatko, de la Di Donato et une exhumation de Jacques-Fromental Halévy dirigé par Niquet… vaste choix.

Concertant : Barenboim dirigera le Wiener Philharmoniker pour une soirée Smetana, Nezet-Seguin et Khatia Buniatischvili joueront Bernstein, Gershwin et Rachmaninov, Trifonov excellera certainement dans le concerto en sol de Ravel dirigé par Thielemann, dont le meilleur rival Kiril Petrenko donnera avec le Bayerisches Staatsorchester du Wagner…

Récital : Kaufmann (qui avait annulé l’an dernier), Jarrousky, Bartoli, Goerne, Alagna, Von Otter, Dessay, Lang Lang, Fazil Say, Sokolov, Michel Portal, Fray, Luganski, Tharaud, Chamayou… pff… l’opulence.

Reprenons l'inscription près sous la fresque au plafond : «Aux rythmes dionysiaques unissant la parole d'Orphée, Apollon ordonne les jeux des muses et des graces.» Et une débauche de clinquante excellence.

Matthias Pintscher (1/2) : le compositeur

«J’essaie d’écrire une œuvre substantielle par saison. Le plus dur est de trouver une période suffisamment longue pour pouvoir travailler. Et, par exemple, quand je dirige un Mahler ou un Beethoven, impossible pour moi de composer ensuite, ces pièces restent très longtemps dans mon esprit. J’écris généralement en été, comme Mahler. Je ne fais pas beaucoup de festivals, alors les vacances d’été, pour moi, c’est travail à la maison, à New York. Il y a souvent au fondement de l’œuvre un lien avec un soliste ou un orchestre. J’écris pour eux, il faut s’investir dans cette relation.

«Mes influences viennent principalement des arts plastiques, les dessins sur papier minimalistes, comme ceux de Cy Twombly. J’ai une fascination pour le papier. J’écris toujours au crayon à papier, sur du papier. J’ai un très long bureau, de 4 mètres de long. Quand je compose, j’y étale toutes les pages côte à côte, cela me permet de voir le flux musical, le dessin. Cela m’aide aussi à y mettre des silences. Je cherche les moments d’arrêt. Anticiper le moment du silence est le plus important. Le silence n’arrive jamais comme une surprise. C’est plutôt un aboutissement. Peut-être que je suis obsédé par le silence. Même dans les œuvres que je dirige, comme un Schubert, je cherche toujours les silences, les points d’orgue plus longs.

«J’ai une manière de composer tout aussi visuelle. Je fais des esquisses. Se dessinent alors des sonorités, des apparitions sonores. Dont je fais des personnages. Des dialogues se mettent en place. Il y a ensuite des combinaisons, des transformations. C’est la musique, le son, qui définissent l’histoire. Quand cela devient vraiment concret, j’écris. Parfois, je suis obligé de faire des détours. Je cherche alors des moyens de le faire, comme dans une langue. Le processus créatif est déconnecté de ma personnalité. La musique vit seule. Les phénomènes acoustiques sont fondamentaux. Par exemple, comment le pizzicato d’une contrebasse va résonner dans une salle. Chaque interprétation est différente, et en même temps chaque salle a sa couleur.»

(La suite, …)

Le concert de la semaine

Nous en parlions la semaine dernière, voici le concert de clôture du dernier festival de Pâques, qui s’est achevé le week-end dernier par un concert hommage au violoniste Ivry Gitlis, avec stars à la clé.

Matthias Pintscher (2/2) : le chef

«L'autre jour nous avons donc joué le Chant de la Terre de Mahler, et c'était d'une grande difficulté ! On peut facilement jouer du Ligeti, du contemporain, l'Ensemble est taillé pour ça. Mais quand on aborde ce genre de répertoire postromantique, il faut travailler le phrasé, l'articulation, les timbres d'une manière différente. Il est important de rester connecté à Mahler, Beethoven ou Mozart. Nous revisitons le répertoire pour nous nettoyer l'oreille, rester pur. A l'inverse, j'aurais adoré entendre Harnoncourt dans le répertoire contemporain. En plus, les musiciens sont contents d'aborder ces classiques, cela nous aide. En tant que directeur musical, il faut insister sur ce nettoyage.

«Avec l'Ensemble intercontemporain, cela a été un coup de foudre, un bonheur énorme. Il y a beaucoup de confiance entre nous, c'est le mot-clé. On ose tout. Quand j'ai pris les rênes de la formation, en 2012, Pierre Boulez m'a dit: "Matthias, soyez différent, faites tout différemment." Boulez a toujours voulu créer quelque chose pour nous, pour la génération suivante. Avec exigence, il a monté des structures qui nous permettent à nous, aujourd'hui, de continuer. Quand j'ai commencé à diriger, il était toujours prêt à partager son expérience, il était toujours curieux des problèmes que je pouvais rencontrer. Maintenant, on va continuer à grandir, investir la musique de compositeurs encore jamais joués tout en restant au contact de ceux qui sont établis. Comme l'escalier en spirale à la Fondation Guggenheim, on voit, en plus de notre place, les étages supérieurs et inférieurs : trois états de temps en même temps. Et, surtout, nous devons prendre des risques. Comme dans un restaurant qu'il connaît et qui lui plaît, le public vient pour la qualité de ce que l'on fait. Pas pour le menu du jour.

«Nous avons des créneaux définis avec la Philharmonie. Il faut en profiter pour créer des projets forts, nous avons ce Grand Soir samedi, avec un registre très large, nous avons aussi lancé sept commandes pour un spectacle Genesis l'an prochain. Nous n'avons pas non plus énormément d'argent pour développer des choses lourdes. On doit avoir des partenaires pour avancer. En attendant des projets interactifs plus vastes à venir.»

Grand Soir Passions, samedi 9 avril à la Philharmonie de Paris.

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