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Critique

Comment Shonda Rhimes nous a appris la vie en 2017

La créatrice de «Grey’s Aanatomy» dispense des leçons de vie dans ses mémoires, entre conseils niais et cours d'écriture.

Shonda Rhimes pose aux "Founders Award" pendant les Emmy Awards du 21 Novembre 2016 à New York. (ANGELA WEISS / AFP)
Publié le 06/01/2017 à 16h03

Dans une comédie abrasive de 2008, Yes Man, Jim Carrey décidait d'acquiescer béatement à toute proposition qui lui était faite – à la vie, à l'amour – engendrant une somme de catastrophes imprévisibles. C'est ce même principe qu'a appliqué Shonda Rhimes une année durant, expérience qui fait désormais l'objet d'un ouvrage, l'Année du oui, publié cette semaine en français.

«Tu ne dis jamais oui à rien», lui reprochait sa sœur aînée lors de Thanksgiving en 2013. En effet, le paradoxe est intrigant : ayant bâti un empire au travers de sa société de production Shondaland, Shonda Rhimes est l'une des femmes les plus puissantes de l'entertainment américain. Depuis quatre séries télévisées à succès, Grey's Anatomy, Private Practice, Scandal et How to get away with murder (qu'elle produit), la génération Z lui voue une passion coupable et idôlatre. Pourtant, celle-ci confie souffrir d'un tempérament «d'introvertie jusqu'à la moelle» et d'une timidité maladive. Névrosée congénitale et casanière renfrognée, elle résume : « Dans ma tête, je suis vieille. Vraiment vieille.» En proie à des crises de panique dans les loges avant de monter sur scène, elle subit les effets indésirables d'un trac paralysant. Aussi asociale que célébrée, la «mogul» de la télé US s'était jusqu'ici résignée à une vie sociale peu stimulante. En dépit du succès, elle est formelle : «Je suis malheureuse.»

 Sirupeux

Alors, malgré sa répugnance, la scénariste a accepté une année durant toutes les requêtes qui suscitent chez elle de l'appréhension («Oui à tout ce qui paraît contraire à ma nature. Oui à tout ce qui me semble absurde.») : interviews à la presse, apparitions télévisées, discours de fin d'année dans une grande université et autres galas de charité. «Dire non était un moyen de disparaître. Dire non, était ma manière personnelle de me suicider lentement», écrit-elle. Inhibée, Shonda Rhimes l'a été au point de devenir boulimique et pratiquement obèse : «On ne perd pas pied tout d'un coup. On perd pied un "non" à la fois […]. Plus je travaillais, plus je mangeais. Plus j'étais stressée, plus je mangeais», se souvient-elle.

Cette quadra, mère célibataire de trois enfants adoptifs, aura, au cours de cette année faste, fait des rencontres fructueuses, combattu sa peur du regard extérieur, joué à nouveau avec ses enfants, perdu 57 kilos (!) et pris la décision de ne pas consulter ses mails passé 19 heures ni le week-end.

Cette profession de foi «feel good» tombe sans doute à pic pour le lecteur en pleine hibernation ou friand de bonnes résolutions. Les chapitres de ce manuel consacrés au développement personnel mobilisent, avec une certaine mièvrerie, bon sens et pensée positive («Le bonheur consiste à vivre comme vous en avez besoin, comme vous le voulez.») Une lecture d'autant plus grisante qu'elle nous dispense de faire de même… Par delà son caractère sirupeux parfois rebutant, cet essai autobiographique ressemble surtout trait pour trait aux séries estampillées Shondaland, souvent racoleuses. L'Année du oui vaut cependant la peine d'être lu pour ce qu'il révèle de l'écriture télévisuelle : l'auteure va beaucoup à la ligne, préfère l'oralité et fait preuve d'un certain don de dialoguiste pour les formules : «Parfois, une femme fauchée a plus besoin de vin rouge que de papier toilette.»

Enfant, Shonda Rhimes s'enfermait dans le garde-manger familial pour inventer des récits. Depuis qu'elle est scénariste, elle se répète inlassablement : «Je veux conquérir le monde par le biais de la télé.» C'est désormais chose faite. Seule showrunneuse afro-américaine de l'industrie, elle se décrit comme une «GBQD : Gagnante bien que différente […]» Avant le lancement de sa nouvelle série, Scandal, elle s'inquiétait : «Si la première série télévisée avec une afro-américaine dans un rôle principal en 37 ans ne trouvait pas un public, qui sait combien de temps il faudra avant qu'une autre soit proposée ?». Rebutée par le terme «diversité», elle dit essayer de «normaliser la télévision».

Shonda Rhimes, l'Année du oui (sorti en France le 4 janvier, Ed.Marabout, 310p, 17.90€)

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