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«Elle entend pas la moto», fenêtre sur sourds

Le documentaire sensible de Dominique Fischbach suit sur vingt-cinq ans l’histoire familiale d’une femme atteinte de surdité.

Le fils de Manon est, lui, entendant. (Epicentre Films)
Publié le 10/12/2025 à 5h28

Le malheur serait qu’un aussi beau film, très rare et très ténu, passe inaperçu. La critique n’a ici d’autre ambition que de l’extraire du bruit de fond, que quelques bonnes âmes se décident à aller y voir et se fassent une idée. Tentons la «lettre de références» : si vous aimez Rohmer et le Rayon vert, si vous aimez la Petite Maison dans la prairie en aussi pastoral et stoïque mais en plus triste et fugace, si en plus vous avez eu la chance de voir cette autre merveille de film qu’est Marguerite et le dragon de Raphaëlle Paupert-Borne et Jean Laube, sorti en 2010, autre famille et autre deuil, autre épreuve du temps long, vous devez voir Elle entend pas la moto. La phrase est prononcée par un petit garçon, entendant la moto, parlant de sa mère, qui est sourde.

Ici comme là, les parents filment des enfants «différents» – comme on dit – avec la même persévérance, mais dans ce documentaire, une cinéaste, Dominique Fischbach, que des missions pour l’émission Strip-Tease avait mené à cette famille, a entrepris de les filmer et de les suivre pendant vingt-cinq ans. Manon, la mère du petit garçon, avait 11 ans. Bienvenue dans ce pays de sourds, dans cette famille dont deux des trois enfants (Manon donc, et Max) sont nés sourds. Panorama de Haute-Savoie, Manon au milieu, et le son que ça rend : à perte de vue et à portée d’oreille et de main. La main signe en langage des sourds, la voix articule le français des parents et de Barbara (la grande sœur). Manon et Max ont eu un parcours très rude, à force d’orthophonie, d’exercices, d’opérations et d’implants, pour accéder à l’oralisme des entendants qui, eux, ne savent, tel le père, pas signer.

A tâtons

Cette fois, Barbara n’a pas souhaité se rendre au rendez-vous et participer au tournage final du film qui reprend tout du début, et où tout finira, miraculeusement, par faire signe et se répondre. Miracle du langage des sourds. On revient à tâtons sur le deuil du fils, Max, on le voit petit fantôme dans les archives. Max, cet enfant blond dont, comme seule la vie sait être plus inventive que la fiction, le neveu Mathéo, le fils de Manon, est le portrait craché au même âge. C’est à s’y méprendre : le mort revenant dans les images, et le petit garçon, et l’enfant à naître dans le ventre rond de Manon. C’est un grand film sur l’échange dans tous les sens : des deux sœurs, Barbara est devenue orthophoniste et Manon kiné ; à l’aînée le langage et à la cadette le gestuel. Le toucher et le touchant s’échangent, dans l’ultime écho d’un film, qui plus est, admirablement filmé.

Elle entend pas la moto de Dominique Fischbach (1h34).

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