Coïncidence ou pas, Il a suffi d’une nuit sort le surlendemain du 1er décembre, journée mondiale de lutte contre le sida et les quarante ans (à la louche) passés, avec l’apparition d’assos telles Aides et Act Up à l’époque, à combattre de manière nouvelle, activiste, une maladie nouvelle et durant des années discriminées (on se souvient des saillies des Pasqua et Le Pen sur les «sidaïques»). La découverte du VIH fut établie par une équipe de l’Institut Pasteur en 1983. Le film d’Emmanuelle Bidou, elle-même séropositive depuis cette nuit de 1989 où elle fut contaminée par son compagnon d’alors, tient moins à faire le point qu’à refaire un parcours. Le documentaire s’attache moins à observer où on en est aujourd’hui (des discours mascus anticapotes, de la haine homophobe et misogyne des incels), qu’à reparcourir à l’envers une traversée personnelle, et de la cinéaste la propre survie.
Pierre à l’édifice de la lutte continuée
Chemin faisant, Bidou convoque celles et ceux, qui en témoignage («Amel, Alice, Nicolas et Eder, mes sœurs et frères “en sida”»), qui en passage de relais (son propre fils) ont apporté leur pierre à l’édifice de la lutte continuée, et de son combat contre elle-même et la tentation de se perdre, de lâcher en route. Une place toute particulière est laissée à Dominique Salmon-Ceron, la médecin, la grande infectiologue, figure missionnaire discrète dans les dédales de l’hôpital Hôtel-Dieu, qui en aura sauvé beaucoup d’une mort annoncée.
Une nuit, une vie, avant, après. «Mourir à 20 ans, quelle drôle d’idée.» L’ex-jeune femme des années 80, baroudeuse, anthropologue, amoureuse et multiple, qui a laissé un monde et un siècle derrière elle, fait retour sur soi, sur la longue route, dans un autoportrait à plusieurs : ceux qui sont, ceux qui ne sont plus. Hervé Guibert, Cyril Collard, Jean-Luc Lagarce – on pense aussi à Koltès et Copi, autres dramaturges emportés par le virus. Un cortège d’images tombe là, vidéos, films, photos, journaux, paysages. Plus brouillon et dispersé dans sa seconde partie, Il a suffi d’une nuit veut collecter une vie héroïque. Et en compagnie des autres, des visages, des corps et des mots, subsumer le parcours en existence rétrospective, en biographie d’une génération. Film en forme de lettre «à toi», à son fils métis, ce retour sur soi est pour lui. A cet avenir qui a failli ne jamais naître.




