Parenthèse dans l’allégresse des fêtes de fin d’année, le Pays d’Arto nous convie à une visite de ruines. D’abord celles d’une famille, que Céline (Camille Cottin) porte seule depuis la mort de son mari arménien, le fameux Arto. Ruines d’une ville ensuite, où la Française part chercher le certificat de naissance du défunt pour pouvoir transmettre sa nationalité à leurs enfants – Gyumri, transformée une trentaine d’années auparavant par un séisme en cimetière à ciel ouvert. Décombres enfin d’un pays entier, pris dans une guerre intermittente contre l’Azerbaïdjan depuis son indépendance en 1991 : une Arménie plongée dans une nuit invisible, que Céline arpentera en somnambule, croisant à tâtons le chemin d’hommes-ruines à qui manque, d’une jambe à une partie de leur raison, un peu d’eux-mêmes.
Ce mouvement d’échelle, de l’intime au politique, innerve jusqu’à son titre le Pays d’Arto, film qui passe à son temps à regarder par-dessus l’épaule de son héroïne, par la fenêtre d’une voiture ou d’un train, pour attraper au passage tout un territoire. Après plusieurs documentaires (dont l’autobiographique Mes fantômes arméniens, passé par la Berlinale), Tamara Stepanian utilise cette fois un canevas de fiction, celui de l’étrangère en quête de réponses, pour raconter sa terre natale : quand Céline découvre qu’Arto lui a menti sur son passé et entreprend de faire la lumière sur une bataille tragique à laquelle il aurait participé, le film de deuil annoncé bascule vers un ressassement historique.
En chemin vers le front
Les plus beaux mouvements du Pays d’Arto sont alors ces dérives qui, du visage de Camille Cottin – actrice impeccable, comme à son habitude –, débordent vers le monde à côté. Quand Céline peine à exhumer les papiers d’Arto au service d’état civil, un lent travelling la quitte pour balayer des étagères remplies d’actes de naissance, inventaire d’identités innombrables toutes autant menacées de disparition dans les remous de l’histoire. Dans la scène d’introduction, la silhouette d’Arto, rêvée par Céline, s’imprime par un reflet sur les plaines défilant au-dehors, comme une ombre qui plane sur tout le pays. Les Arméniens, nous murmure Stepanian, sont un peuple de fantômes en sursis.
Passé le mitan du récit, cette logique de décentrement arrive malheureusement à son terme, et avec elle le pic d’inspiration du film. Aux côtés d’une guerrière maquillée en guide touristique, Céline roulera vers l’est jusqu’à approcher les forces d’occupation. Mis «devant le fait accompli», le film, pour nous raconter une guerre qui n’en finit pas, se rabat alors sur des maximes sentencieuses («Il faut sauver les morts») et des dialogues plus artificiels. Puisque Céline personnifie un regard extérieur candide, il faut patiemment lui expliquer, et à nous par-là même, la situation arménienne, avant de conclure par un ultime carton de texte le bulletin de nouvelles (graves, puisque l’Azerbaïdjan a définitivement annexé la région du Haut-Karabakh en 2023). Dommage qu’en chemin vers le front, le Pays d’Arto, joli film au cœur lourd, franchisse la frontière de la pédagogie.




