A l’heure du combat titanesque entre géants du streaming et majors hollywoodiennes pour savoir qui gardera le plus large et lucratif ascendant sur les masses aux yeux exorbités, le documentaire de l’Azerbaïdjanais Orkhan Aghazadeh ressemble à un dessin de Sempé avec ses minuscules personnages arc-boutés sur un brasier miniature, en plein milieu d’un décor de tempête dévastatrice. En effet, pour son premier long métrage réalisé après des études à la London Film School, un court métrage remarqué et une résidence d’écriture à Bordeaux, Orkhan Aghazadeh a filmé sur le temps long le quotidien de Samid, dans un village isolé dans les montagnes Talyches à la frontière entre l’Iran et l’Azerbaïdjan. Le vieil homme était le projectionniste du cinéma local, organisant des séances régulières qui étaient encore des moments fédérateurs dans cette zone agricole très traditionnelle, où se mêlent foi sunnite et chiite. Mais la modernité faisant son office, ou d’autres facteurs que le film n’explique pas, le cinéma a périclité. C’est bien l’écran du poste télé qui règne, Internet n’étant qu’en option. Pour avoir du réseau, on voit les villageois grimper, y compris dans la neige jusqu’à mi-cuisse, sur un des promontoires permettant, l’ordi brandi vers le ciel, de se connecter à de maigres ressources numériques.
Visiblement déprimé, Samid essaie de tuer le blues en imaginant remettre en service le projecteur antique remisé à la cave, commander une ampoule neuve, trouver une copie pellicule d’un film indien suffisamment correcte pour que quelque chose en couleur et en mouvement capte les regards, sur un grand drap blanc cousu main. Dans cette tâche, le projectionniste est boosté par le jeune Ayaz, bricoleur malin féru d’animation, capable de faire des petits films avec son téléphone et son ordinateur. Le compagnonnage de l’ancien et de l’ado est là pour nous laisser entendre que passé et présent peuvent se trouver un terrain d’entente par-delà l’obsolescence du matos et l’évolution des goûts. Cet activisme culturel à l’échelle de ce bled paumé, où la séparation des tâches et des espaces entre hommes et femmes est encore très agissante, relève d’un héroïsme destiné a priori à n’être applaudi par personne. En cadrant avec soin chaque étape et retards de cette projection, Orkhan Aghazadeh lui donne une dimension de conte moral, le duo Samid et Ayaz, entre pieds nickelés et phares dans la nuit, leurs microbatailles après l’autre.




