Anouk Aimée n’avait pas de téléphone portable. C’était une femme qui ne se laissait pas déranger. Elle vivait à Montmartre avec ses chats, sortait peu, recevait encore moins, ne changeait pas, n’avait rien perdu au fil des décennies de son mystère et de sa superbe, élégante jusqu’à la pointe de ses cheveux, qui lui permettaient de masquer en partie son visage, tandis qu’elle parlait, hésitante et tranchée, dans un double mouvement de retenue et de don, le regard tourbillonnant comme voyageant dans le monde de ses pensées.
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Elle disait qu’elle n’avait rien décidé, que le hasard avait été salvateur et qu’elle avait eu beaucoup de chance. Elle riait alors, main sur la bouche, comme pour s’en excuser. La chance n’était pas un vain mot, une légèreté, mais renvoyait au contraire au pire du pire, l’effroi le plus terrible, à plusieurs reprises, comme le montre un beau documentaire de Dominique Besnehard et Muriel Flis-Trèves, la Beauté du geste, pour la collection Empreintes. La fillette a une dizaine d’années, elle est à la sortie de l’école communale de la rue Milton à Paris, et voici qu’une bande d’élèves la pointe du doigt en clamant «elle est juive, elle est juive, elle est juive» à l’officier allemand chargé de ramasser les enfants juifs. Elle pleure, il lui prend la main. Mais plutôt que de l’embarquer vers un ailleurs, il la ramène chez elle, ou plutôt chez sa grand-mère, où elle vivait. Quand il lui demande comment elle s’appelle, l’enfant refuse de lui répondr




