Tout commence par une arrestation. Alors que Nicolas Delesalle tente de passer d’Ukraine en Moldavie, un soldat le chope et le garde au chaud. Récupéré par deux policiers en civil qui l’embarquent menottes aux poignets vers Chisinau (la capitale moldave), sans lui donner la moindre explication, le grand reporter laisse défiler ses souvenirs. Sa fatigue, surtout. «La vie est une suite de renoncements. j’ai vieilli, j’ai cinquante-deux ans, j’aime me balader chez Truffaut, je n’ai plus beaucoup de temps et le meilleur est passé. J’ai renoncé à une grande carrière, à des femmes sublimes, à un destin, à la jeunesse, écrit-il. Physiquement, j’ai renoncé aussi. Je suis un peu sourd, je ne peux plus lire sans lunettes. En quatre ans, j’ai perdu deux amis de mort naturelle et trois dents. Sous ma peau, se préparent les tragédies de demain, le cancer, l’AVC, le diabète, Alzheimer, les articulations en capilotade, les artères bouchées et toutes sortes de réjouissances communes, calvitie, varices, sénilité…» et on vous épargne le reste. C’est rien de dire que l’homme a un coup de mou. Crise de la cinquantaine, goût de l’aventure émoussé, angoisse de la vieillesse qui guette, des petits jeunes qui rêvent de lui piquer sa place… un grand classique.
Et pourtant, derrière cette ambiance mortifère, la vie explose. L’humour surtout. Car le journaliste est très drôle, il a une façon de raconter ses déboires et les affres de sa vie familiale ou amoureuse qui chasse la grisaille qu’il vient de vous assener. On finit par s’y attacher à ce Tintin reporter qui traverse la vie et les frontières nez au vent, regard curieux, conscient de l’importance de sa mission – raconter, témoigner– tout autant que de la fugacité des choses.
Et sa mission est d’autant plus importante qu’elle a pour vocation de suivre des soldats et des civils ukrainiens, de raconter leur courage autant que leur peur, leur détresse autant que leurs espoirs. Mission vitale depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie dont nous allons commémorer la semaine prochaine le tragique quatrième anniversaire. Nicolas Delesalle, depuis le temps qu’il traîne ses guêtres dans la région, les voit bien ces «stigmates de l’usure». «La vérité est que dans les tranchées, les soldats n’ont plus la force d’avoir peur, ils sont si fatigués qu’ils ne pensent plus. Ils sont vides, usés jusqu’à la corde. Ils n’ont pas été relevés depuis le début du conflit et se battent chaque jour pour survivre une nuit de plus. Pour eux, c’est une guerre éternelle.»
Tant qu’il y a de la vie…
Ce que le grand reporter cherche, c’est «comprendre ces irréductibles, raconter leur énergie désespérée tandis que des combats acharnés labourent la ligne de front et que l’Ukraine, épuisée, en quête d’aide internationale, est en train de plier». Sa déprime vient peut-être de là : il est bien placé pour savoir le prix humain, physique et mental, payé par ces hommes et ces femmes qui ne comptent ni leurs heures, ni leur énergie, ni leur fougue. A l’image de Génia, 40 ans, coupé en deux un jour de 2023 par une mine planquée à l’entrée d’une tranchée et traîné sur des cadavres. Malgré tout, l’éclopé reste joyeux. Tant qu’il y a de la vie…
Nicolas Delesalle sait bien que la vie ne cesse de réserver des surprises, bonnes ou mauvaises. Il l’a su le jour où il a appris que son père menait une double vie et qu’il avait un petit frère. Sa mère, déjà racontée dans Valse russe, avait surmonté sa souffrance pour devenir cette femme chaleureuse et brillante qu’il vénère, capable de lui dire les mots qui consolent : «Tu sais, Kolia, dans la vie, face au malheur, face à la bêtise, il faut s’efforcer d’être plus intelligent que les autres, c’est la seule chose à faire.» Il saura s’en souvenir, ce jour d’angoisse, à Chisinau.




