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Polémique

Le Mucem renonce au mécénat de Digital Realty, accusé de liens avec la colonisation en Israël

Interpellé depuis plusieurs mois par des collectifs militants sur son partenariat avec la multinationale américaine, le musée marseillais fait valoir un souci «d’apaisement».

Le Mucem, à Marseille le 1er octobre 2025. (Miguel Medina/AFP)
Publié le 11/12/2025 à 19h32

Voici donc une décision «historique», affirment des militants de l’intercollectif «Divest from Digital Realty». En tout cas, développent-ils par téléphone, le Mucem est à leur connaissance la première et la seule institution culturelle à renoncer au mécénat d’une entreprise au motif de son soutien présumé à la politique du gouvernement israélien. Sur les questions d’écologie, les exemples abondent – l’opéra et le musée des beaux-arts de Lyon ont fin à leur partenariat avec TotalEnergies en 2021, entre autres mais sur le dossier israélo-palestinien, ce serait inédit.

Depuis des mois, des militants interpellaient la direction du Musée des civilisations marseillais sur son lien avec Digital Realty, société américaine spécialisée dans la gestion des centres de données et propriétaire de quatre data centers dans la seconde ville de France. Télérama révélait mercredi 10 décembre que le musée ne reconduirait pas leur convention de mécénat.

Selon l’intercollectif, la multinationale, mécène de l’institution culturelle depuis dix ans, également partenaire du parc national des Calanques, soutiendrait indirectement la colonisation israélienne via ses liens avec la société immobilière Mivne, basée à Tel-Aviv. Dans une enquête menée bénévolement pendant plusieurs mois, prochainement en ligne, les militants avancent que Mivne «a été publiquement condamnée pour colonisation illégale de terres palestiniennes» et fut exclue, pour ces raisons, de la Banque centrale de Norvège par son comité d’éthique. Le collectif reproche aussi à Digital Realty son «extractivisme colonial» de minéraux en Afrique et en Amérique du Sud, autant que sa «trajectoire écologique catastrophique» avec ses installations de data centers dans les milieux aquatiques.

«Risques de troubles à l’ordre public»

Jusqu’alors, la direction du musée était «peu disposée à reconnaître la légitimité des arguments et données transmises», rappellent les militants. Au centre de leurs divergences, les définitions de «complicité» et de «légalité» – centrales dans la Charte du mécénat de 2020. S’est-elle finalement ralliée aux arguments de l’intercollectif ? Pas du tout. Et le Mucem tient d’ailleurs à rectifier : il ne peut s’agir d’une «décision historique» puisqu’elle n’est en rien motivée par l’implication supposée de Digital Realty en Israël. «La société Mivne est impliquée dans des opérations de colonisation, cela ne fait aucun doute, commente Ariel Kenig, en charge des partenariats au Mucem. En revanche, rien ne permet aujourd’hui d’établir sérieusement une quelconque complicité entre Digital Realty et Mivne concernant des activités dans des territoires occupés.»

La direction du Mucem a «évidemment questionné» la société Digital Realty sur ses intérêts dans ces territoires. Elle s’est également rapprochée du service mécénat du ministère de la Culture et du ministère des Affaires étrangères sur la question, qui lui ont certifié : rien d’illégal à date concernant les activités de la société. «Nous représentons l’Etat, il n’y a pas d’appel au boycott de la France, on n’avait aucune raison de casser la convention», poursuit Ariel Kenig. Et ce, en dépit des éléments avancés dans l’enquête produite par l’intercollectif. Elle pointe notamment du doigt le lien de Digital Realty avec un troisième acteur investi dans la construction de data centers en Israël : MedOne, créé par la famille Livnat dont «nombre des entreprises sont dénoncées par des organisations non gouvernementales pour leurs implications dans la colonisation illégale». En août, interrogé par l’Humanité sur la polémique en cours, Fabrice Coquio, président de Digital Realty en France, déclarait trouver «minable de critiquer les entreprises qui investissent dans la culture ou dans le social. Nous faisons cela pour aider la ville, pas pour nous acheter une image». Contactée, la direction de la société américaine n’a, à cette heure, pas répondu à nos sollicitations.

La décision de non-reconduction du contrat a été prise par le Mucem, conjointement avec Digital Realty, en raison des «risques de troubles à l’ordre public et pour garantir aux artistes invités un contexte de travail apaisé». Façon de rejeter la responsabilité du «non-apaisement» sur les militants plutôt que sur la nature questionnable du partenariat ? «Nous ne visons absolument pas les militants, avec lesquels nous avons toujours noué un dialogue et que nous avons toujours reçus. Ce serait mal venu : le Mucem a organisé le premier forum sur les lanceurs d’alerte. Mais nous sommes garants du cadre dans lequel les artistes s’expriment.»

Pas de menace sur l’équilibre financier

Sur les «troubles» réels rencontrés par le Mucem depuis la mobilisation, la direction évoque «une prise de parole au micro, un tag accusant le musée de colonialisme, mais aussi des pressions sur une DJ pour qu’elle renonce à sa venue dans les lieux». Sur scène, la comédienne Florence Mendez avait en effet demandé au musée de «rendre des comptes» tandis que la DJ Marcia Vistalli (Mars O10C) a annulé sa venue.

Comme d’autres institutions culturelles d’Etat, le Mucem dit «respecter son obligation de neutralité politique» alors même que sa mission de musée de société lui impose de «favoriser le dialogue entre les peuples d’Europe et de Méditerranée». Aux militants qui demandaient à l’institution un «geste symbolique», le musée a rappelé qu’il portait les sujets de décolonisation dans la programmation toute l’année : via des expositions comme «Revenir» ou le programme d’accueil des artistes et chercheurs en exil «Pause».

Un article du Figaro indiquait que le montant de l’apport en mécénat de Digital Realty au Mucem s’élevait à 1,5 million d’euros. Ce chiffre représente en réalité la totalité de l’apport des mécènes, soit celui des 25 partenaires, sur un budget global de 23 millions d’euros. «Digital Realty est l’un des nos partenaires importants mais cela ne menace pas notre équilibre financier.» Aux membres de l’intercollectif, le musée a indiqué que l’enveloppe donnée par la société était principalement fléchée vers des opérations de justice sociale dans les quartiers nord de la ville.

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