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«Je ne vous demande pas de bombarder l’eau directement sur la tête de ces vauriens, ces tire-au-flanc, ces Haïtiens, ces drogués qui vivent là… Le secret, au moment du nettoyage, c’est ce petit coup de poignet, vous voyez ? Celui qui vous permet d’éclabousser leurs cartons, leurs sacs ou leurs chariots…» Le conseil inique et méprisant du patron à son employé, Seno Chacoy, ouvre le roman-enquête de Patrícia Melo. Nous sommes au ras du bitume, dans la ville de São Paulo, au Brésil, et tous les moyens sont bons pour se débarrasser de la «jungle urbaine», une humanité transparente qui dort dans la rue, sur des cartons, et qu’on évite de regarder en passant.
Ceux qui ne sont rien est une œuvre chorale, brûlante, juste et pleine de rage. «On ne choisit pas la rue, on finit dans la rue», explique l’autrice dont l’œuvre ne cesse de dénoncer la misère ordinaire, l’injustice, la corruption, la condition humaine. Elle nous avait bouleversée il y a trois ans avec Celles qu’on tue, un livre qui suivait des procès pour féminicides, disséquait les processus de domination de quelques hommes de «bonne famille» qui, gavés de pouvoir, se croient au-dessus des lois. Dans ce nouveau roman très noir, elle étudie le processus d’invisibilisation, d’humiliation, qui s’est encore amplifié avec le Covid. Patrícia Melo connaît parfaitement São Paulo même si elle vit à présent au Portugal. Elle ne pouvait pas se taire en voyant augmenter chaque jour cette population sans domicile. Mais elle a choisi la fiction pour que ses héros de la misère soient incarnés et qu’ils osent même pratiquer l’humour pour garder la tête haute.
Une lutte permanente
On accompagne Chilves qui traverse la ville, marche plus de vingt-cinq kilomètres par jour pour ramasser puis vendre les déchets qu’il collecte. Les «bonnes journées», il récupère trente réais (4,66 euros), juste de quoi se payer un repas. On suit Jessica, prostituée enceinte à quinze ans, rongée par le crack, qui veut encore croire à l’amour. Il y a Douglas le fossoyeur, «fatigué de voir des cadavres» depuis le Covid. Il veille sur Zelia qui vit dans le cimetière, près de la tombe de son fils assassiné par la police. On n’est pas près d’oublier Iraquitan qui voit brûler sa tente de fortune avec ses médicaments et ses papiers d’identité. Impossible pour lui de les faire refaire et le voilà, par la faute des flics, un hors-la-loi.
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Pour tous, la vie est un casse-tête, une lutte permanente. Certains ont un métier mais ne gagnent pas assez pour louer un semblant de logement. Nous sommes des gens, hurlent-ils devant la police fédérale. Leur seul pouvoir, c’est la résistance et le rêve de sortir de cette gangue mais aussi le sens de l’humour et du grotesque, qui leur fait oublier la poisse et le mépris. Patrícia Melo recompose leurs visages, décrit leur lutte, leur force, pour investir des immeubles vides mais surtout elle accompagne ces héros en chair et en os dans leur quotidien. Ils ont des noms, des surnoms, ne sont plus des silhouettes mais des humains qui sentent, pensent, désirent et se battent.
La fiction est respectueuse et la langue de Patrícia Melo rigoureuse et poétique. Elle réinvente leurs langages, leurs dialectes, leur argot, reconstruit pour eux un espace de liberté et refuse l’idée même de renoncement. Ces nouveaux «Misérables» ont enfin la parole et ils la gardent dans ce pays qui fut le dernier à abolir l’esclavage. Leur porte-parole croit en chacun d’entre eux pour faire exister ces nouvelles Fantine et ces Jean Valjean du XXIe siècle.




