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Roman

Dorothee Elmiger, cent pour cent sucre

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Dans son troisième roman, l’autrice suisse raconte une obsession, celle du sucre, à travers les pages sombres de l’histoire coloniale, la littérature, sa propre vie et celle d’un éphémère roi du loto.

Dorothée Elmiger le 6 février 2020. (Peter Hassiepen)
Publié le 05/05/2023 à 12h51

Combinaison : 11, 40, 29, 2, 33,15, numéro chance 31. En 1979 un ouvrier installateur en sanitaires devient millionnaire (en francs suisses). Il s’appelle Werner Bruni, sa femme est coiffeuse. Il est grand et maigre avec des yeux très bleus, un air embarrassé. On peut trouver facilement des images de lui sur Internet. Sept ans plus tard, WB, comme l’appelle la romancière Dorothee Elmiger, a tout perdu. Dans une auberge aux plafonds bas, ses biens sont mis aux enchères. La scène est cruelle. La présentation de deux statues de femmes noires brocantées à bas prix suscite l’hilarité des badauds venus assister à la chute de celui qui a eu plus que son quart d’heure warholien. «Trente-cinq francs trois fois Et voilà hop les deux vieilles N… ouste là !»

L’épisode -tel un vestige de la mentalité coloniale- va revenir de façon répétée dans cet ouvrage, à la fois roman, rapport d’enquête sur l’histoire du sucre, condensé de notes, montage, collage. A la fin alors que la cohérence de l’entreprise s’est renforcée au fil des pages, on aura l’impression d’avoir traversé un long rêve éveillé, étonnamment structuré. La narratrice, double de l’autrice, donne le mode d’emploi, observe le livre en train de se faire : «Je commence à soupçonner que ces retours récurrents, ces pèlerinages obsessifs, sont suscités par le caractère en quelque sorte insoluble de cette scène [celle des enchères, ndlr], par la convergence, l’espace de brefs instants, de diverses strates de l’Histoire –

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